Michel, un architecte de quarante ans, en proie à des doutes sur son travail, écrit l’histoire de ses grands-parents, un peintre allemand résistant pendant la deuxième guerre mondiale et une étudiante en philosophie dans le Paris de l’après guerre. L’accident de voiture dans lequel ils ont trouvé la mort en Allemagne et l’adoption de Max, son père, par Julien, un homme formant avec eux un trio amoureux le hantent pendant qu’il se débat avec ses projets sur un fonds de crise européenne et d’attentats.

En recherchant les causes de l’accident, l’hypothèse de la provocation volontaire de l’accident par sa mère s’impose à lui et il découvre dans des lettres et dans les témoignages de Julien les difficultés rencontrées lors de son retour en Allemagne en 1952. L’importance de Heidegger au centre des études de sa mère lui apparaît déterminant dans son projet de quitter la France. Il se plonge dans les écrits du philosophe en parallèle de sa réflexion sur les déviations de la création architecturale par les exigences de l’évaluation managériale.

Sous la forme d’un journal écrit entre 2011 et 2016 se mêlent des bribes d’histoire de cette famille et des dialogues entre père et fils sur leurs visions des conflits à répétition entre la France et l’Allemagne.

 

Début du roman :

 

Mon père, Max Frisch, a fait toute sa scolarité à Saint Jean de Passy, un collège catholique du seizième arrondissement de Paris. Il y est entré en 1957, un an avant que le général De Gaulle reprenne en main les affaires de la France. Il en est sorti en juin 1969, peu de temps après le renoncement du même général à présider notre République. Pendant ces années, pour l’un, éducation selon des principes religieux : rigueur morale, ouverture d’esprit d’ordre spirituel, et bien sûr, enseignement d’excellence et pour l’autre, pouvoir suprême à partir de sa certaine idée de la France. Pour mon père et pour le peuple français, des régimes sans beaucoup de libertés d’expression. Je lui ai demandé à quel ordre appartenaient les curés de son collège, il ne savait plus, cela ne l’avait pas marqué. Le cadre d’enseignement devait être subtil et s’imposer sans affichage ostentatoire. Il m’a rappelé qu’il s’était complètement détaché de la religion, avant d’avoir quitté le collège. L’empreinte doit exister, mais en profondeur. En tout cas, moi, il ne m’a pas fait baptiser.

 

Max est né Allemand en 1952. Mon grand père Wilhem était peintre et a quitté l’Allemagne, très jeune, à vingt ans, en 1937 après l’exposition d’art dégénéré organisée par les Nazis. Il a rompu avec son père, un ingénieur qui ne comprenait pas que son fils puisse quitter le pays en plein redressement. Il s’est réfugié en France, a connu le Montparnasse d’avant guerre et est entré dans la résistance dans le groupe ‘Aide rouge’ installé à Paris. Il a rencontré ma grand-mère Lina Beyer à Saint Germain des Prés en 1950. Elle avait quitté Francfort pour venir faire ses études de philosophie à la Sorbonne. Un trio amoureux s’est formé entre Lina mon grand père et Julien Delmas et a duré jusqu’à l’arrivée au monde de Max.

 

Je suis fasciné depuis longtemps par l’histoire de leurs amours libres et de leurs aventures artistiques, politiques et nocturnes. Max m’a appris que l’annonce de sa naissance avait décidé Lina à retourner en Allemagne. Elle a convaincu le père du futur enfant qui, selon elle, ne pouvait être que Wilhelm de s’éloigner de Julien et de l’accompagner dans sa patrie d’origine.

 

Ils se sont installés à Francfort et ont, semble t’il, eu du mal à s’adapter à leur nouvelle vie. Deux ans après la naissance du petit Max, ils se sont tués dans un accident de voiture qui est resté inexpliqué. Lina avait étrangement pressenti le drame ou elle l’avait provoqué, puisqu’elle avait écrit quelques semaines auparavant une lettre à Julien avec qui elle avait gardé des contacts étroits pour lui demander de prendre en charge l’éducation de son fils Max si Wilhelm et elle venaient à disparaître.

 

Mon père Max a donc franchi avec Julien la frontière franco allemande en 1954, l’année des accords de Paris pour l’Union de l’Europe Occidentale. J’ai compris lors de mon adolescence en parlant avec celui que j’appelais Papy, Julien Delmas qu’il avait toujours eu des doutes sur la paternité de Max. Il l’a toujours considéré à tout point de vue comme son fils, du fait de la possibilité biologique qu’il le soit. Mais il a toujours refusé les tests qui auraient pu confirmer cette hypothèse. Et puis, c’était avant tout l’enfant de la femme qu’il avait tant aimée. C’est lui qui m’a fait comprendre les efforts que Max a dû faire pour se faire accepter au collège.

 

Julien avait aménagé une superbe chambre pour Max dans son grand appartement de l’avenue Charles Floquet, aux abords du Champ de Mars. Il avait engagé une « nurse », comme on disait à l’époque, pour s’occuper de Julien, lui apprendre le français et l’éduquer lors de ses absences fréquentes et pendant qu’il travaillait dans son bureau. Il est écrivain.

 

Les progrès de Max dans l’apprentissage du français ont été tels que la « nurse » a entrepris de lui apprendre à lire et à écrire avant qu’il entre à l’école. A quatre ans, il savait se débrouiller avec la langue qui était l’instrument de travail de son père adoptif, mais il était sauvage avec les autres enfants de son âge qu’il croisait au théâtre de marionnettes où sa ‘nurse’ s’entêtait à l’amener malgré son peu de goût pour ces spectacles de gendarmes et de voleurs.

 

Julien Delmas, héritier d’une famille d’armateurs fortunés, disposait de gros moyens financiers et de relations dans le Tout-Paris de l’époque. Il a pu donc faire inscrire sans trop de difficultés Max à la rentrée de septembre 1957 au collège Saint Jean de Passy directement en classe de dixième, et non pas en onzième, comme c’était l’usage pour les enfants qui débutaient leur scolarité. Il avait suffi d’un léger examen de lecture et de la présentation du certificat de baptême catholique que Julien avait imposé essentiellement pour garantir son intégration dans cet établissement prestigieux et bien fréquenté. Il savait que Wilhelm et Lina étaient très indifférents à la religion protestante pratiquée dans leurs familles respectives et il considérait cet engagement catholique comme formel.

 

Max « a fait son entrée dans le monde » en étant le plus jeune de sa classe et le seul à ne pas être Français. Ses condisciples qui se connaissaient tous pour avoir déjà passé l’année antérieur ensemble dans ce même établissement virent arriver ce petit blondinet aux yeux bleus qu’on devait appel Frisch et immédiatement les rumeurs enflèrent : « Ses parents étaient des nazis emprisonnés en Allemagne. » « Ses parents avaient disparu en Indochine, alors que son père s’était engagé dans la légion étrangère. » La protection d’un membre de la famille Delmas ne signifiait pas grand-chose pour ces gamins et ne lui accordait pas de droit d’entrée automatique. Max pour défendre son image et son honneur montrait à tous ceux qui voulaient bien les regarder des photos de tableaux peints par son père et affirmait que celui-ci avait passé toute la guerre en France après avoir fui l’Allemagne nazie et qu’il avait même participé à la libération de Paris. Ils avaient été peu nombreux à accepter cette version et à l’accepter comme camarade. Ils se vantaient tous d’avoir des parents ayant participé à la résistance. Les enfants de la bonne société étant toujours du côté du pouvoir en place, la tendance était au Gaullisme. Ils entendaient dire chez eux que la France avait su réagir à l’invasion allemande et avait largement participé à la victoire des alliés. Il y avait bien un enfant qui se distinguait en affichant sa différence, Bernard, fils du comte de l’Estaque, un flamboyant dirigeant des Croix de feu et proche de Pétain. Il vivait dans un monde de chevalerie et inventait des jeux de croisade pendant les récréations. Il avait formé une petite cour qui lui était fidèle et résistait aux moqueries du club des résistants. Dès que les enfants ont commencé à faire des rédactions, il a obtenu les meilleures notes. On vantait la richesse de son imagination.

 

Max, intuitivement avait senti qu’il ne devait pas choisir son camp uniquement parcequ’il passait pour un ami des Allemands. Julien lui répétait régulièrement que ses parents avaient dénoncé l’adhésion de la société allemande au fascisme qui avait provoqué une guerre mondiale et la mort de millions d’Européens dont la moitié des juifs vivant sur le continent. Quand il a demandé à Julien ce qu’il savait et pensait de ce L’Estaque. La réponse avait été claire : « Cette vieille ganache royaliste, ce camelot du roi collabo, il vaut mieux ne rien avoir à faire avec des gens comme lui. Nous étions dans un autre camp que lui à l’époque. Aujourd’hui, tu peux faire un autre choix avec son fils, mais le plus important, c’est de savoir ce que les gens ont dans la tête avant de devenir leur ami. »

 

Alors, Max a su se faire respecter, éviter les insultes comme « le boche, le fritz, le fridolin » et ce n’était pas facile, il était plus jeune et donc plus petit que les autres élèves. Il entendait parfois fuser ces appellations de loin, par exemple quand ils étaient jaloux de ses bonnes notes, mais ils ne lui criaient pas à la figure. Il n’a pas hésité à se bagarrer dans la cour pour montrer qu’il n’avait pas peur et il faisait le maximum pour obtenir de bons résultats en sport. Ce dont il a été le plus fier, c’est de recevoir la même année deux prix, un en mathématique et un en gymnastique. Il ne voulait pas passer pour un polard plongé dans les études et maladroit dans son corps. Julien pensait qu’il en rajoutait aussi dans l’indiscipline, il était souvent collé, en retenue, le mercredi après midi. Il voulait à tout prix ne pas être le symbole de l’ordre associé à l’Allemagne.

 

Max Frisch est devenu un biologiste reconnu, un homme de science strict et sûr de son savoir. Il a rencontré ma mère, Hélène Durand qui est infirmière et moi, Michel Frisch, je suis leur fils unique. Lui, il a dû se dépatouiller en tant qu’orphelin avec ses origines allemandes dans un pays qui sortait d’une occupation terrible menée par les compatriotes de ses parents. Moi, je veux comprendre ce qui nous est arrivé dans la famille et dans ces deux pays voisins, l’Allemagne et la France et ne pas en rester à ces quelques anecdotes.

 

Je suis né Français. Aujourd’hui, je suis architecte, je pourrais me contenter de travailler dans le studio avec mes associés, mon épouse Cora et mes deux amis : Jérôme et Lionel, mais depuis peu, j’éprouve le besoin impératif d’enquêter, d’analyser mes histoires et d’en faire des récits. Mon problème, c’est que je ne suis pas écrivain. Je ne sais pas bien comment m’y prendre. J’ai envie de raconter à la fois ma vie quotidienne dans les mois à venir, en faisant un genre d’autofiction, l’histoire de mes grands parents et de mon père Max Frisch tout en enquêtant sur les rapports ambigus entre la France et l’Allemagne ce qui serait une sorte d’essai historique. Les gens qualifiés en littérature à qui j’ai parlé de mon projet m’ont dit qu’il était difficile de combiner ces trois genres et de garder une cohérence au récit. On verra bien si j’y arrive et puis l’essentiel pour moi, c’est que tout ait réellement eu lieu, que chaque mot soit vrai.

 

Je vais d’abord essayer de décrire Cora, la jeune étudiante dont je suis tombé amoureux à l’école d’architecture Paris Villette. Elle tranchait avec les autres filles de cette école installée dans un quartier populaire réputé difficile. Elle était grande, à l’allure sportive, très à l’aise, sans traîner toujours en bande. Son côté bourgeois lui donnait de l’assurance, elle n’avait rien à prouver. Et surtout, elle semblait gaie et enthousiaste. On aurait dit une liane et j’espérais être un jour entouré par toutes ses tresses. Bien sûr, elle était jolie avec ses cheveux bouclés tombant sur les épaules et une bouche très sensuelle. Je me demandais pourquoi elle était toujours en pantalon, si elle cachait ses jambes, parce qu’elles étaient trop belles ou parce qu’elles avaient un défaut. Ce que je préférais, c’était sa voix, un peu grave et chaude. Dans l’amphi, elle s’exprimait clairement, simplement. Elle me donnait envie de l’écouter des heures alors qu’elle parlait peu. Pas assez pour moi. Il fallait vraiment m’en approcher. L’occasion s’est trouvée lors d’un projet de groupe où nous avons été réunis. Je crois que mes idées un peu folles lui ont plu. Je l’ai fait rire, elle ne pouvait pas croire que j’allais oser proposer cette toiture en forme de feuille. J’étais motivé, je voulais l’impressionner. Notre projet a été retenu. Nous avons fêté l’événement, d’abord à la cafétéria de l’école puis à Belleville. Notre histoire s’est prolongée jusqu’à aujourd’hui.

 

Je me suis lancé dans l’écriture de ce texte, à Paris par une des premières journées vraiment froides de cette fin d’automne, le 15 décembre 2011.

Je travaillais pour un concours architectural portant sur la rénovation d’un quartier du Nord Est parisien. La Mairie voulait alimenter le rêve de refondation de la ville du XXIème siècle à la marge de la capitale. Tout était horriblement compliqué pour élaborer un plan d’ensemble qui répondît à toutes les contraintes du cahier des charges. Mais, j’étais dans mon élément, je manipulais des données et je faisais des esquisses à partir de mes précédents travaux couronnés de succès et de concepts que j’avais pu apprécier dans des rendus de confrères. J’étais pleinement investi dans ce projet, j’avais l’impression d’exprimer le meilleur de moi-même en mettant mon savoir faire technique au service de mes intuitions, de mon imagination et de mes principes éthiques.

 

Jusqu’à ce jour, je pouvais m’identifier à mon travail, il me donnait satisfaction. Le plus souvent, j’étais fier du résultat. Nous subissions bien des pressions sur certaines réalisations, mais nous avions pu tenir tête à nos commanditaires et la qualité reconnue de nos prestations nous garantissait l’indépendance indispensable pour nos auto-estimes réciproques.

 

Le soir vers 19 heures, pour faire une pause et prendre du recul sur le travail en cours, j’ai ouvert ma boite mail et j’ai parcouru les courriers reçus en me concentrant sur ceux qui paraissaient les plus urgents ou importants. Je me suis arrêté sur celui de Patrick Sergent de l’entreprise de Bâtiment et travaux publics Germont. Il concernait le chantier d’un lycée à Champigny sur Marne pour lequel nous avions remporté un concours de haute lutte. J’avais reçu quelques jours auparavant une série de questions sur des aménagements qui avaient été conçus en concertation avec le personnel du futur établissement et des représentants des élèves du lycée qui faisait l’objet de la refonte complète. J’avais fourni une argumentation précise sur les raisons qui nous avaient conduit à faire ces choix à la suite d’une programmation exemplaire. A partir du plan masse qui avait été retenu lors du concours, nous avions partagé le diagnostic sur les problèmes posés par les espaces du bâtiment qu’ils occupaient, nous avions défini les besoins à satisfaire et avions construit la programmation détaillée de tous les espaces prévus, salles de cours, de détente, amphis pour les événements, bureaux pour l’administration, salles des professeurs, halles de sport, cours extérieurs, portes d’entrée, parking pour les bus de ramassage. Tout avait été chiffré en fonction du budget alloué, nous avions âprement discuté les options en fonction des contraintes techniques et économiques. Dans le courrier, apparaissait le résultat des arbitrages entre les financiers, la direction de Germont et le Conseil régional d’Ile de France, la plupart des innovations emblématiques pour les enseignants et les élèves, parfois différentes mais qui avaient été discutés dans des ateliers mixtes, étaient abandonnées. L’évaluation avait tranché et c’était sans appel. A prendre ou à laisser. Ils avaient fait tourner des modèles validés par la Direction Internationale.

Je suis resté abasourdi, interloqué, je n’aurais jamais pensé que la peste évaluatrice se serait infiltrée dans nos processus. J’avais écouté sans comprendre tout à fait dans des soirées les récits faits par des amis sur leur vie professionnelle. Le poids des organisations, des restructurations pilotées par des cabinets de conseil, les objectifs quantifiés déconnectés de leurs savoir faire, le dictat des financiers qui désarticulait les projets portés par les équipes. J’étais persuadé que la pratique de l’architecture allait échapper à cette folie. La société lui accorde encore un statut à dimension artistique. On en attend un sens, un symbole, une structuration de l’espace qui transcende la vie quotidienne.

 

Ce courrier a été le déclencheur. Je ne pouvais plus rester isolé dans mon travail, avec ma femme et mes deux enfants, Anaïs et Aldo, il fallait que je sorte de ma bulle pour comprendre comment on en était arrivé là.

 

Mes premières pensées se sont portées sur mon père et sur le tiraillement qu’il a connu toute sa vie durant entre l’Allemagne, le pays de ses parents et la France où il a été élevé. Comme si dans mon encore jeune existence, la problématique la plus prégnante et permanente était ce conflit interne qui avait défini non seulement sa trajectoire, mais aussi la mienne. Les mots qui se sont formés dans ma tête sont devenus les phrases écrites au début de ce texte.

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