Itinéraire d'un enfant de 68 aux prises avec les événements du siècle.

Hector, documentariste, animateur de radio libre, survivant à toutes les causes perdues, croise des personnages historiques. Entre communicants, hommes politiques et activistes, le combat est inégal.

Du Chili de Pinochet, à Bercy, aux mascarades des commémorations de 1789 et de mai 1968, aux opérations de restructurations sauvages à Paris et autour de l'étang de Berre, à Fos et à la Grande Motte, on retrouve principalement de Gaulle, Cohn Bendit et Le Corbusier avec des communicants dans une comédie dramatique où la Providence sert de paravent aux ambitions personnelles et aux idéologies réactionnaires.
La partie centrale du texte concerne la saga autour des entrepôts de Bercy. 50 hectares méconnus au cœur de Paris où l'activité emblématique de l'élevage du vin a été l'enjeu d'une lutte entre une partie des négociants, des militants qui voulaient créer un quartier alternatif et la Mairie de Paris.
Un groupe d'intellectuels autour de Jean-Pierre Faye et Félix Guattari se sont enthousiasmés et une fondation transculturelle incluant la création du Collège internationale de philosophie a permis d'obtenir un soutien éphémère de François Mitterrand après 1981 au sein d'un "Bauhaus horizontal".
Bercy est ainsi devenu l'illustration des confrontations Derrida/Faye autour de la « déconstruction » « abbau » et « bauhaus ».
Que peuvent bien avoir à faire ensemble, de Gaulle, Cohn Bendit et Le Corbusier ?

Début du roman :

1.

Jeudi 30 mai 1968, le Général Micro parlant au nom de la France commémora à sa façon la mort de Jeanne d’Arc sur le bûcher, le 30 mai 1431, son inspiratrice, à la mission sacrée.

 

Il affirma venir sauver la France pour la troisième fois, après le 18 juin 1940 et son appel à la radio londonienne, après le 13 mai 1958 et le coup d’état des généraux à Alger avec Massu demandant la mise en place d’un gouvernement de salut public et Salan lançant son « Vive de Gaulle », il annonça sa décision de dissoudre l’assemblée législative et d’appeler à de nouvelles élections sous la menace d’une intervention toujours du Général Massu qu’il était allé retrouver à Baden Baden en Allemagne, la veille, pour s’assurer de son soutien militaire. Pompidou et son gouvernement ne savaient rien sur son escapade. Une grande manifestation convoquée par la CGT et soutenue par le Parti communiste entre la Bastille et Saint Lazare devait s'approcher dangereusement de l'Elysée et pouvait mal tourner. Le Général s'envola en hélicoptère. Cela ressemblait à une « fuite à Varenne » devant le soulèvement de mai qui bafouait son autorité et aussi un appel à des alliés extérieurs comme celui des émigrés monarchistes auprès des royautés européennes pour combattre la révolution de 1789.

 

Rien n’a jamais filtré de l’entretien privé entre les deux généraux, ce jour là, mais les représentants de l’Union soviétique basés en Allemagne et en contact étroit avec Massu ont peut être transmis leur soutien au Général face aux risques d’insurrection. L’URSS venait d’écraser la révolte gauchiste de Prague. Dans le besoin, le Général choisit l’aide de l’ours soviétique plutôt que celle de l’oncle Sam qui l’avait si mal traité pendant sa résistance.

 

La plus grande grève générale de l’histoire de France, ayant mobilisé trois fois plus de salariés que celle de 1936, après dix ans de pouvoir du Général, dans un contexte de forte croissance économique, a été partiellement brisée par les Accords de Grenelle bradés par la CGT et le parti communiste pas en situation d’exploiter les faillites du pouvoir. Mais le mouvement n’est pas encore complètement éteint. Le Général veut en finir et en militaire, il lance un appel à combattre la lèpre gauchiste sur son terrain, la rue.

 

Le 30 mai 1968, à la radio, comme un conspirateur dissimulant son visage à la lumière, il proféra ses menaces à tous les agités venus lui disputer les affaires de sa France :

 

« Je dissous aujourd'hui l'Assemblée nationale.

J'ai proposé au pays un référendum qui donnait aux citoyens l'occasion de prescrire une réforme profonde de notre économie et de notre Université et, en même temps, de dire s'ils me gardaient leur confiance, ou non, par la seule voie acceptable, celle de la démocratie. Je constate que la situation actuelle empêche matériellement qu'il y soit procédé. C'est pourquoi j'en diffère la date. Quant aux élections législatives elles auront lieu dans les délais prévus par la Constitution, à moins qu'on entende bâillonner le peuple français tout entier, en l'empêchant de s'exprimer en même temps qu'on l'empêche de vivre, par les mêmes moyens qu'on empêche les étudiants d'étudier, les enseignants d'enseigner, les travailleurs de travailler. Ces moyens, ce sont l'intimidation, l'intoxication et la tyrannie exercées par des groupes organisés de longue main en conséquence et par un parti qui est une entreprise totalitaire, même s'il a déjà des rivaux à cet égard.

Si donc cette situation de force se maintient, je devrais pour maintenir la République prendre, conformément à la Constitution, d'autres voies que le scrutin immédiat du pays. En tout cas, partout et tout de suite, il faut que s'organise l'action civique. Cela doit se faire pour aider le gouvernement d'abord, puis localement les préfets, devenus ou redevenus commissaires de la République, dans leur tâche qui consiste à assurer autant que possible l'existence de la population et à empêcher la subversion à tout moment et en tous lieux.

La France, en effet, est menacée de dictature. On veut la contraindre à se résigner à un pouvoir qui s'imposerait dans le désespoir national, lequel pouvoir serait alors évidemment et essentiellement celui du vainqueur, c'est-à-dire celui du communisme totalitaire. »

 

Le Gaullisme de 58 avec le pouvoir hypertrophié du Général avait consciencieusement affaibli tous les pouvoirs intermédiaires pour diriger le peuple par un lien direct, bains de foule, allocutions à la radio et à la télévision et référendums.

 

Aux urnes, citoyens ! Mais sous la menace de toutes les forces de répression disponibles, armée, police et corps parallèles. Lancement de comités d’actions civiques pour lutter contre la subversion à tout moment et en tous lieux et contre un parti, (le parti communiste sans le nommer) qualifié d’entreprise totalitaire malgré sa participation active à la résistance, à son gouvernement à la Libération et au blocage du mouvement de mai. Il s’agit surtout de brandir le chiffon rouge du « communisme totalitaire » et de sa potentielle dictature, l’épouvantail du complot international.

 

Nouveau coup de force dans le style de celui de mai 1958 dont il a pu fêter le dixième anniversaire à Baden Baden avec Massu, celui qui s’était proclamé Président du Comité de Salut Public au balcon d’Alger avec le soutien des Gaullistes.

 

En 1958 : comités d’insurrection appelés de salut public en Algérie, puis en Corse avec l’opération Résurrection et ensuite dans toute la France pour rejouer la reconquête gaulliste à partir d’Alger, comme en 1943 où est né le Comité français de Libération nationale.

 

En 1968 : comités d’action civique avec les anciens d’Algérie pour rétablir les pleins pouvoir au Général.

 

Jusqu'au bout, le champ de bataille préféré de De Gaulle a été la rue. Il la tenait contre son peuple. Il pouvait compter sur l'armée mais aussi sur ses paramilitaires. Son fidèle Jacques Foccart, à la fois secrétaire adjoint de l'Elysée, Monsieur France Afrique, patron fondateur du Sac, le Service d'action civique, qui regroupe un ramassis de barbouzes, d'ex militaires, d'anciens OAS (Organisation Armée Secrète) et d'authentiques membres de la pègre, en tout 5.000 hommes armés mobilisés et trente cinq mille qui pouvaient venir grossir les rangs de cette armée parallèle du Général. Ils étaient prêts à faire la bataille de Paris sur le modèle de celle d'Alger et à remplir les stades avec ceux qui sont sur la liste noire. Ensuite, ils feraient le tri pour éviter que les plus actifs continuent à nuire à l'oeuvre de leur grand Charles.

 

Charles revendiquait son goût de la tragédie où il écrivait la partition et était garant de l'harmonie des choses : « Je crois pertinente l’idée de tragédie de l’équilibre perdu qui vous faisait regretter l’époque classique où le goût du réel, le sens du vrai, la mesure du possible donnaient à la pensée comme à l’action une force harmonieuse et durable. Trois études, Charles de Gaulle

 

Tragédie gaulliste en actes  « La chienlit de 68 » :

1 Néant

2 Renaissance

3 Foudre

4 Pacification

5 Ordre

 

Théâtre sur fond de mouvements de chars et de troupes autour de la capitale.

 

Le discours du Général le 30 mai fut immédiatement suivi de la plus grande manifestation de la droite de l’histoire française avec un rassemblement réunissant pour la première fois les Gaullistes et l’extrême droite. 2 millions de tracts ont été imprimés par le parti gaulliste et un avion a survolé la capitale pour en répartir le plus grand nombre par la voix des airs.

 

500.000 personnes remontèrent les Champs Elysées où se font tous les défilés militaires du 14 juillet depuis la fin de la première guerre mondiale. Les partisans du Général cherchèrent surtout à renouer avec la fièvre populaire du 26 août 1944 quand il les avait descendus pour fêter la Libération. Pourtant c'est la révolution de 1789 qui a donné le nom de Champs-Elysées à la grande avenue en référence à la mythologie grecque pour l'affranchir de son statut royal et elle a été ensuite un des lieux privilégiés des marches révolutionnaires et de fêtes commémoratives de la révolution. En 1848, le grand banquet qui y fut organisée a été le déclencheur de la révolution.

 

En tête de cortège et se tenant par le bras, André Malraux et Michel Debré ouvraient la marche accompagnés des principaux ministres du gouvernement. Jacques Foccart était là avec des membres des officines des services et des polices parallèles et ses hommes du SAC. Pas loin, des truands célèbres comme Gilbert Zemour qui régnait sur la pègre parisienne et prêtait main forte au régime pour ses opérations clandestines, s'affichaient, fiers d'en être. Derrière se mêlaient des pétainistes amnistiés, des résistants fidèles au Général ayant accédé à des postes prestigieux dans l’administration, des détachements du groupe d’extrême droite Occident, des mercenaires et des harkis utilisés pour les ratonnades pendant la guerre d’Algérie et dont certains avaient été intégrés dans la police.

 

Au milieu de cette masse grise et sinistre, les corbeaux de la République venant se réjouir d’enterrer les espoirs d’un peuple et de sa jeunesse, une jeune femme très belle au visage sensuel entouré par de magnifiques boucles brunes serties par un bandana et aux bras garnis de bracelets, vêtue d’un jean patte d’éléphants et d’une chemise à fleur est la seule note de couleurs. Dans un film de Coppola, tout le cortège serait en noir et blanc et Maria Schneider, égarée dans cette foule conservatrice serait la lumière. Une hippie somptueuse qui fait tâche dans l’enterrement du mouvement de 68.

 

Un des slogans scandés pendant cette manifestation sera repris dans les cortèges du Front national quelques années plus tard et particulièrement le premier mai devant la statue de Jeanne d’arc : « La France aux Français ». Les autres étaient du type : « Les ouvriers au boulot » ou « Cohn Bendit à Dachau ».

 

Jusque tard dans la nuit, des coups de klaxon accompagnèrent les slogans avec un rythme caractéristique de cette droite dure, trois brefs suivis de deux longs pour « de-Gaulle-n’est pas-seul » comme ils avaient fait résonner « De-Gaulle-au pou-voir » en 1958, « Al-gé-rie fran-çaise » la même année et par la suite « O-A-S vain-cra » pour rappeler ses premiers engagements au Général.

 

Retour du Général d’un exil napoléonien avec ses grognards prêts à faire le coup de force. De Baden Baden, d'Alger ou de l’île d’Elbe, sur les champs Elysées, parce que Paris sera toujours Paris, d’un défilé à l’autre, avec ou sans lui en chair et en os et que les colonies des empires déclinants servaient aux généraux pour reprendre le pouvoir absolu sur les peuples affranchis.

 

Celui qui disait ne jamais céder à la rue en colère contre sa politique recourut à la rue avec ses partisans mêlés à l'extrême droite et à la pègre pour se maintenir au pouvoir en mai 1968 comme il l’avait fait dix ans avant pour s’en emparer.

 

Ensuite, il rabattit une chape de plomb pour tenir en respect la presse, la rue insoumise, l’université et les usines.

 

Pour ce faire, le Général se débarrassa de ses aides de camp, pas assez fermes à son goût pendant les événements, le ministre de l’Intérieur, Christian Foucher, le Ministre de l’Education, Alain Peyrefitte et un peu plus tard Georges Pompidou remplacé par Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires Etrangères pendant 10 ans habitué à s’effacer devant les domaines réservés du Général.

 

Raymond Marcellin le nouveau Ministre de l’Intérieur fut chargé de mettre fin à la chienlit et de nettoyer les rues. Il avait fait ses preuves dans un précédent gouvernement en brisant les grèves de 1947. Le Général lui confia une mission simple « Il ne doit plus rien se passer nulle part, ni dans la rue, ni dans les bâtiments publics ». Eradiquer la vie et revenir aux fonctions de base, la mort programmée. « A chacun, sa place ». Les services de renseignement fichèrent, la police emprisonna en évoquant pour les groupes révolutionnaires un vaste complot international. Les organisations gauchistes furent déclarées illégales. Les manifestations de rue furent interdites pendant dix huit mois. Les vendeurs de journaux, les colleurs d’affiches de la presse radicale de mai furent impitoyablement poursuivis. Les étrangers politiquement non neutres furent extradés.

 

Les chanteurs comme Jean Ferrat furent censurés sur les médias publics, radio et télévision pilotées par le Ministre de l'Information ;

 

Interdite sur les antennes gaullistes :

Ma France

Cet air de liberté au-delà des frontières
Aux peuples étrangers qui donnaient le vertige
Et dont vous usurpez aujourd'hui le prestige
Elle répond toujours du nom de Robespierre
Ma France

...

Celle du vieil Hugo tonnant de son exil
Des enfants de cinq ans travaillant dans les mines
Celle qui construisit de ses mains vos usines
Celle dont monsieur Thiers a dit qu'on la fusille
Ma France

...

 

Qu'elle monte des mines, descende des collines
Celle qui chante en moi, la belle, la rebelle
Elle tient l'avenir, serré dans ses mains fines
Celle de trente-six à soixante-huit chandelles
Ma France

 

et Au printemps de quoi rêvais-tu ?

 

Au printemps de quoi rêvais-tu ?
Poing levé des vieilles batailles
Et qui sait pour quelles semailles
Quand la grève épousant la rue
Bat la muraille
Au printemps de quoi rêvais-tu ?

 

Au printemps de quoi rêves-tu ?
D'une autre fin à la romance
Au bout du temps qui se balance
Un chant à peine interrompu
D'autres s'élancent
Au printemps de quoi rêves-tu ?

 

Les derniers membres encore emprisonnés de l’OAS furent graciés dès le 7 juin 1968 par de Gaulle. Le 31 juillet, une loi amnistia tous les factieux du putsch d’Alger de 1961 dont Salan qui avait porté au pouvoir le Général en 1958 et en remerciement avait été nommé délégué général du gouvernement en Algérie et chef d’état major des forces armées en Algérie. Jusqu’au-boutiste, après avoir été écarté par le Général, il avait été la tête visible de la tentative de coup d’état de 1961 qui avait pour but de maintenir l’Algérie française.

 

Ils furent libérés, autorisés à rentrer en France et purent reprendre du service, comme beaucoup d’anciens d’Algérie, auprès du Général en rejoignant, formant et parfois dirigeant les comités d’action civique créés dans toute la France pour quadriller la population et casser du Rouge.

 

Le 30 juin 1968, le Général entre les deux tours des élections législatives, ignorant qu’il était le président de tous les Français pesa de tout son poids dans une allocution télévisée en faveur de son camp. Il réécrit son mai 1968 quand, selon lui, la République et la liberté disparaissait et il énonça son histoire : «Le mois dernier, tout s'en allait. Notre pays, scandalisé par l'anarchie universitaire, paralysé par la grève généralisée, désemparé par l'incertitude d'un parlement sans majorité, pouvait penser que la République disparaissait avec la Liberté. Le 30 mai, sentant qu'enfin s'éveillait l'instinct national, j'en ai appelé au peuple. Il m'a répondu dans ses profondeurs. Du coup, fut rompu le charme maléfique qui nous entraînait vers l'abîme, tandis que se déployait les manifestations de l'espérance retrouvée, puis que se déclenchait le retour au travail, enfin que la Nation s'exprimait au premier tour des élections, tout a été réparé... Tout d'abord, puisque la République a failli nous être arrachée, nous devons nous unir, non seulement pour la défendre et y remettre tout en ordre, faute de quoi, c'est le malheur qui aurait décidément gagné, mais encore pour la rendre plus efficace et plus fraternelle. C'est dire qu'en votant demain, nous devons démontrer à cet égard notre massive résolution, et nous donner un Parlement qui soit capable de soutenir, par une forte, constante, cohérente majorité, la politique nécessaire. »

 

Ainsi, pour de Gaulle, seulement quand le peuple le soutenait, l’instinct national pouvait se manifester dans la rue. Pas moins que le « destin de la France »était en jeu dans ces élections. Et il confondait toujours le destin de la France et le sien.

 

Le Général était un personnage tragique qui se rêvait en héros de la Grèce antique affrontant les périls du monde guidé par la Providence. Sa base était cette petite France hexagonale digérant la perte de son Empire et ses défaites militaires. L’incarnant, il ne pouvait s’en contenter. Son destin devait être glorieux et rayonnant dans l’univers. Il a donc bâti une France parallèle et mythique en fabulant son histoire passée et à venir.

 

Pour ses vœux adressés à sa France le 31 décembre 1967, 4 mois avant les « événements » de mai 68, il avait déclaré : « L'avenir n'appartient pas aux hommes et je ne le prédis pas. Pourtant en considérant la façon dont les choses se présentent, c'est vraiment avec confiance que j'envisage pour les 12 prochains mois, l'existence de notre pays. »

 

Il s'en remettait à la providence, donc à lui pour diriger la France. En dehors de sa personne, les hommes ne comptaient pas pour faire l'histoire. Il célébrait le marché commun de la libre concurrence qu'il avait choisi : « L'année 1968, je la salue avec sérénité, parce qu'on peut croire que la suppression prochaine des barrières douanières à l'intérieur du Marché Commun et le surcroît de concurrence qui en sera la conséquence, n'empêcheront chez nous, bien au contraire, l'expansion d'augmenter encore le niveau de vie de s'élever davantage. »

 

Pendant des siècles, l'homme a cru que l'avenir ne lui était pas accessible, qu'il appartenait à Dieu. Pour connaître l'avenir, on passait par un augure ou un oracle.

 

Aujourd'hui l'homme est censé avoir pris en main ses affaires via la politique qui mène des actions stratégiques pour intervenir sur l'avenir de l'humanité.

 

Les rois détenaient leur légitimité de Dieu. Leurs choix étaient aussi inspirés par Dieu, c'est comme cela qu'ils justifiaient leur pouvoir.

 

De Gaulle n'avait pas compris les fondements de la République et de la démocratie : « le pouvoir est issu du peuple. Les gouvernants conduisent des politiques avec un programme et des objectifs. » L'avenir a été rendu par la révolution de 1789 aux hommes qui le construisent dans toute sa complexité inhérante aux intérêts contradictoires de toutes les composantes d'une communauté nationale.

 

De Gaulle déniait à tout homme autre que lui la liberté de faire l'histoire.

 

Il en était resté à des principes édictés par des hommes tels que Louis de Saint Martin au XVIIIème siècle et Saint Yves d’Alveydre au XIXeme siècle, des adeptes de la Synarchie qui prônaient une vision de l’Histoire à travers les volontés de la Providence : « l’homme n'est qu’un instrument régi par des lois qui le dépassent. La Providence, intelligence de l’univers délègue à quelques commissaires divins à l’homme sacerdotal le pouvoir d’être les agents d’un gouvernement théocratique. »

 

Mais l'avenir providentiel du Général a été remis en cause pendant deux mois de l'année 1968 et un an plus tard, il abandonna le pouvoir

 

2.

 

Le Général avait renvoyé Pompidou après les élections triomphales pour le Gaullisme de juin 1968. Son premier ministre avait pourtant tenu les rênes du pouvoir pendant les événements et en particulier pendant sa fugue à Baden Baden et il avait été le maître d’œuvre des accords de Grenelle qui avaient freiné la révolte ouvrière. Mais le calme retrouvé, il faisait de l’ombre au Général qui, de plus, lui reprochait de ne pas avoir été assez ferme face à la chienlit.

 

Tout a changé avec la démission du Général en 1969, Pompidou était devenu alors le nouvel homme providentiel de la droite pour incarner la modernité avec ses antécédents de banquier féru d’art contemporain. Il fut élu Président de la République en juin de la même année.

 

En 1972, Hector Duchesne, âgé de 19 ans, habitait alors chez ses parents, à Passy, un village embourgeoisé juché sur une colline, d’abord englobé dans Paris par l’enceinte de Thiers en 1844 et ensuite intégré administrativement à la capitale en 1860. Les Versaillais l’avaient traversé avec cavalerie et artillerie, un siècle plus tôt, après avoir pris d’assaut le bastion 62 faiblement gardé à la porte de Saint Cloud. Entrés par l’extrême ouest, ils envahirent le Paris révolutionnaire pour atteindre les autres collines, celle de la Butte aux cailles au Sud et de Montmartre au nord où les communards résistèrent jusqu’à la mort.

 

En 1972, les habitants de Passy débarrassés des communards depuis longtemps et à l’écart de toutes les révoltes populaires et estudiantines comme celle de Mai 68 regardaient couler la Seine sous le pont Mirabeau et celui de Bir Hakeim avec le sentiment d’être du bon côté du fleuve, celui des puissants et des privilégiés. De l’autre côté, sur la rive gauche, des ateliers et des usines invisibles grouillaient encore des ouvriers qui assuraient leur bien être bourgeois. Par contre l’érection des tours du front de Seine s’imposait à leurs yeux et les projetaient dans la mondialisation, à distance, sans modifier leur environnement immédiat fait de petits immeubles haussmanniens, de squares et de rues commerçantes. Leur village de standing faisait face à un petit Manhattan. Ils jouissaient de la tradition et du luxe dans un décor Vieille France avec la modernité, à leur portée, prête à donner ses fruits pour entretenir et dynamiser leurs statuts et leurs positions.

 

Le jeune Hector dévala l’avenue de Lamballe sur son Solex, coupa l’avenue du Président Kennedy, laissant sur sa droite la maison ronde de la radio et la résidence de luxe en arc de cercle récemment construite, pour monter avec de l’élan sur le pont de Bir Hakeim. Il ne pleuvait pas, le galet entraînant la roue avant ne patinait pas. Malgré cela, il pédala un peu pour se hisser sur le pont le plus haut de Paris qui permet au métro aérien après avoir roulé au raz de quelques immeubles haussmanniens de s’enfoncer directement dans la colline de Passy et de desservir la station située à côté des belles caves aménagées sur le site d’anciennes carrières.

 

Hector reprenait son souffle en s’avançant sur le pont en ce mois de janvier ensoleillé, quatre ans après avoir fait ses classes en 68. Pendant les événements, il avait épuisé un autre Solex pour rejoindre tous les théâtres d’opération. Dans la station essence de l’avenue Paul Doumer, il trouvait toujours de quoi faire tourner son moteur. Alors il venait régulièrement s’approvisionner pour filer vers l’est au quartier latin. Il se faufilait au milieu de la foule pour aller écouter ses aînés avertis à la Sorbonne, à l’Odéon et dans les multiples assemblées improvisées sur les places et dans les rues. Dans les manifestations de l’après-midi, il filmait, avec un copain à qui on avait prêté une caméra professionnelle, l’incroyable effervescence de ce peuple qui voulait rebattre toutes les cartes. Il découvrait que la vie pouvait être aussi belle qu’au cinéma et qu’il suffisait de sortir de son périmètre assigné pour faire partie du film des événements. La nuit, il ne jouait pas les Gavroche en montant sur les barricades, il regagnait sa chambre dans l’appartement parental de la rue de la Tour, en haut de la colline de Passy et rêvait aux aventures du lendemain.

 

Depuis, le vieux Général avait du lâcher cette France qu’il s’était approprié pendant 11 ans.

 

Hector ne ratait pas une occasion de faire film. A la fac de Vincennes, il s’était inscrit en cinéma et en littérature pour prolonger ses projections.

 

Il ouvrait grand les yeux. Une scène de rue, une discussion dans un café, un débat animé dans un amphi, ses petits boulots de vente en porte à porte, une traversée de la banlieue à la recherche de l’adresse d’une copine venaient alimenter sa petite boutique à images et dialogues. Sa caméra 8 mm était toujours prête à tourner.

 

Il repéra de loin la silhouette massive d’un homme vêtu d’un long manteau beige en poil de chameau ouvert sur un pull en v sans chemise. Décalage net avec les piétons habituels croisés sur le pont lors de ses passages quotidiens. Démarche féline et hagarde malgré la puissance de son pas se précisant au rythme du solex. Poète plus que bourgeois, cheveux longs. D’un coup, ce n’était plus une silhouette anonyme sur le pont de Bir-Hakeim mais William Walker dans Queimada, Fletcher Christian dans les Révoltés du Bounty, et beaucoup d’autres qui se projetaient sur le terre-plein séparant les deux voies de circulation au dessus de la Seine. Le métro sur pneus émit son souffle en emmenant ses passagers vers leur destin ignorant la présence du plus grand acteur du monde sous eux. Du moins, c’était l’avis d’Hector.

 

Il avait reconnu son dieu. Il était maintenant à sa hauteur. En avançant le bras, il aurait pu le toucher. Trop tard, il était passé. Navigateur sur une immense solitude avec une aura et un cercle magique déplaçant un monde de ténèbres et de mystères.

 

Hector ne voulait pas en rester à ce croisement fugace de la comète. Il ralentit son solex, lui fit traverser le trottoir central et le relança vers la rive droite qu’il venait de quitter.

 

Il fonça sur la chaussée en direction des escaliers qui menaient à l’avenue en contre bas en évitant les rampes latérales aménagées pour les véhicules. Il descendit du solex et l’appuya sur le muret. Il prit position dans l’axe du pont, sortit sa caméra et déclencha son film. Marlon Brando, cheveux au vent se rapprocha, toujours plongé dans sa méditation solitaire, sans paraître affecté par la gesticulation du jeune Hector. Pourtant quand il se trouva à portée de main de lui, il avança le bras, saisit autoritairement sa caméra et lui dit de sa voie douce et ferme avec un léger accent en français : « Que fais tu, petit frenchie, tu cherches à faire un scoop ? »

 

Hector se défendit en lui répondant qu’il était fan de tous ses films et qu’il n’avait pas voulu passer à côté de la chance de pouvoir le filmer lui-même.

 

- Mais tu sais combien on me paye pour avoir ce droit ? Et en plus tu me déranges dans ma préparation du tournage que je dois faire aujourd’hui ! J’ai horreur des paparazzi qui me volent des images, dit-il d’un air sombre et presque menaçant.

 

Puis, il resta silencieux un instant en examinant Hector des pieds à la tête et il sembla se raviser. Il lui reparla avec un air englobant.

 

- Mais c’est pas grave, je suis dans un bon jour et il esquissa un geste qui fit reculer Hector médusé et fasciné par la gestuelle de l’homme aux milles visages, je te rendrai ta caméra si tu viens prendre un café avec moi dans le bar en face et que tes réponses me satisfont.

 

Hector accepta avec empressement. Il était comme un fou. Il récupéra son solex et en l’enfourchant lança à Marlon : « je vous rejoins en bas ». Il descendit la rampe pour prendre l’avenue Kennedy dans le bon sens et foncer vers le Kennedy Eiffel.

 

A son arrivée dans le bar, la star était déjà installée à sa table préférée.

 

- J’ai commandé un carajillo, café cognac que j’ai découvert à Cuba. Là bas, c’était du rhum, mais je préfère le cognac français. Tu en veux un ?

 

- Pourquoi pas ? Allons pour un carajillo, je ne connais pas, je vais essayer.

 

- Très bien, patron, un deuxième s’il vous plait !

 

Le patron s’empressa de servir son illustre client.

 

- Bon, alors petit, raconte moi ce que tu veux faire de ces images !

 

Je ne sais pas encore, je filme tout ce qui attire mon attention. En vous voyant, j’ai pas réfléchi. Je n’ai pensé qu’à chercher une bonne position. Je prends des cours de cinéma et je me sers de tous ces rushs pour faire des montages.

 

- Je comprends, une occasion en or ! Il faut encourager la jeunesse qui veut apprendre.

 

Hector but sa tasse en disant :

 

- un peu fort pour moi le matin, mais ça m’a réchauffé, ça fait du bien !

 

Hector voyait que Brando le regardait attentivement avec l’air de le jauger en souriant légèrement.

 

- Et tu étudies où ? Je connais l’IDHEC qui est une très bonne école. Des cinéastes que j’aime beaucoup y ont fait leurs études comme Costa Gavras avec ses films Z et l’aveu, Louis Malle avec ascenseur pour l’échafaud, les amants, et le souffle au cœur et Alain Resnais avec « nuit et brouillard » et « la guerre est finie » sur la guerre d’Espagne.

 

Par contre, Godard et Truffaut que j’aime aussi beaucoup pour « Jules et Jim » et « la sirène du Mississipi » ne sont pas passés par l’IDHEC, ni Chris Marker, ni ceux qui ont fait les documentaires et les films tracts pendant et après mai 68.

 

- Justement, je n’ai même pas essayé de rentrer à l’IDHEC. J’ai préféré aller à la nouvelle fac de Vincennes ouverte à tous les courants d’après 68.

 

- Ah, c'est peut-être bien aussi. Il faut que je rejoigne le lieu de tournage. Tu viens ? Dit Marlon soudain pressé.

 

Brando paya et sortit du café suivi par Hector fasciné.

 

- C’est juste au dessus. Accompagne moi si tu veux. Lui dit Brando en désignant un appartement sur le côté droit des escaliers. Au fait tu t’appelles comment ?

 

- Hector !

 

- Bien, tes parents croyaient peut être plus à la mythologie grecque qu’à Jésus ?

 

- Oui, on peut dire cela comme ça, mon père était prof de grec ancien.

 

- On monte alors ! Tu sais que Kennedy n’était pas ce président exemplaire qu’on a célébré en Europe. Vous, les Français avez donné son nom à cette grande avenue en bord de Seine qui avant s’appelait route de Versailles m’a dit un copain, alors qu’il a cherché à envahir Cuba, commencé la guerre du Vietnam et n’a pas fait grand-chose pour les minorités, les Indiens et les Noirs. Moi, j’ai eu toujours le FBI aux trousses avec lui, comme avec les autres ! Par contre, Jackie, sa femme était charmante !

 

- Vous aimez ce quartier bourgeois ? Lui demanda Hector

 

- A part la Tour Eiffel que j’adore, surtout la nuit, pas tellement. J’ai l’impression que c’est une petite copie de New York avec une petite statue de la liberté sur l’île, quelques petites tours en bord de Seine et la grande maison ronde. Votre Général a voulu faire moderne, mais ça a l’air vide. Les quais de Seine sont assez morts par ici et puis, à côté, ce Trocadéro monumental des années trente a des airs fascistes. J’ai toujours l’impression de voir Hitler en haut regarder Paris avec son air triomphant et sûr de lui comme sur la célèbre photo.

 

Par contre j’aime bien marcher sur le pont où tu m’as trouvé au milieu de ces élégantes colonnes et en entendant passer le métro au dessus. C’est une des rares constructions Art déco à Paris. Mais ce nom de Bir Hakeim est encore une opération de votre général pour faire croire que la France a gagné la guerre. A l’entendre, ce serait même lui tout seul le vainqueur. Tu sais peut-être que je n’ai pas pu combattre. J’ai été refusé à l’armée après une mauvaise blessure au genou faite dans une partie de football. Mais je sais que votre général n’a jamais été sur le terrain en dehors de sa bataille de chars en mai 40. Ceux qui se sont battus, ce sont les résistants restés en France et ceux qui se sont engagés à côté des Anglais et des Américains.

 

Ils grimpèrent l’escalier. En bas d’un immeuble, des camions étaient stationnés, des mètres et des mètres de gros câbles étaient déroulés comme des gros serpents.

 

- On est arrivé. Dit Brando. Que dirais tu d’une petite séance sur ma vision de l’Actors studio ? Je garde ta caméra et tu viens me rejoindre à minuit. On aura fini depuis longtemps notre tournage. Si tu veux, tu pourras me filmer en improvisation.

 

Hector sourit :

 

- Je suis très cher comme réalisateur, mais on peut faire un essai si cela peut vous faire plaisir !

 

Brando se mit à rire. Tu me plais, tu es gonflé, petit ! Alors, je t’attendrai. Tu appuieras sur le bouton Smith de l’interphone et je t’ouvrirai la porte.

 

Brando disparut. Hector dévala l’escalier. Il avait changé de dimension. Il emportait avec lui l’éclat du meilleur acteur du monde.

 

Son père lui avait assigné, avec ce nom d’Hector, le rôle de recours. Son destin était de lier sa vie au sort d’une cause comme celle du héros de Troie. Mais il ne lui avait pas dit laquelle alors qu’il connaissait la fin tragique du Hector d’Homère.

 

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