Vincent, historien de l’antiquité parcourt l’Europe de la mer du Nord à la mer noire en sens inverse des réfugiés échoués sur le littoral face à l’Angleterre. L’histoire commence par un séjour à Dunkerque où il accompagne un ami faire un reportage sur une journée du refus de la misère. Avec sa compagne photographe, il est confronté aux tensions extrêmes entre les habitants autour des campements de fortune et d’un squatt et à son histoire familiale. Son père a été directeur des chantiers navals aujourd’hui disparus et Vincent retrouve la même opacité et le même décalage entre la situation sociale et ses récits qu’entre la version des médias et ce qu’il observe et entre l’histoire officielle des Celtes et le résultat de ses recherches.

Sa compagne reste à Dunkerque et Vincent continue seul sa route en quête de vérité vers des sites celtes méconnus à l’est de l’Europe. Il rencontre un nouvel amour plus que des certitudes.

 

Il retrouve le même décalage entre sa vision de la situation sociale et les différents récits qui en sont faits dans les médias qu’entre l’histoire officielle des Celtes et le résultat de ses recherches.

 

Début du roman :

La banlieue parisienne était déjà loin. Le matin, Vincent avait emprunté l’avenue de la République à Champigny. Il avait longé la longue barre de HLM dans laquelle la Mairie avait ouvert des brèches pour donner de la perspective. Il ne s’était arrêté devant aucun des petits commerces qui se battaient contre les Mousquetaires du supermarché. Le commissariat semblait calme. Les logements sociaux des années trente faisaient bonne figure. Il avait jeté un regard sur le petit parc municipal qui ouvrait son espace aux campagnes des militants campinois qui militaient pour des causes nationales ou internationales. C’était encore une terre d’accueil pour tous les affamés de mouvements et de luttes.

En haut de l’avenue, il avait effectué la boucle autour du rond point, en appréciant, encore une fois, la grande tranchée verte qui distrayait du capharnaüm de pavillons et de barres.

L’autoroute du Nord vite rejointe avait été avalée à grands coups d’accélérateur. Ils étaient quatre à bord du scarabée rouge. L’ambiance était jazz, pas mainstream, comme disaient les Américains, mais plutôt ‘Amis de l’Huma’, genre Lubat, Portal, Galliano, Coltrane, Miles Davis.

- Oh ! Arrête avec tes références militantes  ! Lança Philippe, de l’arrière de la Mégane.

- La vie ne s’arrête pas dans les décombres du Parti, ne te fais pas plus blaireau que tu ne l’es, et n’oublie pas d’où tu viens ! Continua- t- il.

Philippe devait faire un sujet sur la journée du refus de la misère à Dunkerque, dans l’extrême nord de la France, à la frontière belge, dans cette Flandre de l’industrie lourde qui était connectée au monde par un port transformé en grande friche. Le plus souvent possible, il organisait des escapades avec Nadia à l’occasion de ses reportages. Vincent avait profité de cette occasion pour aller avec eux et

sa compagne Mélanie dans cette ville où il avait vécu enfant, où il avait passé tant de vacances et dont son histoire l’avait tenu éloigné des années durant. Il était content de revenir sur cette terre de souvenirs pour un motif qui ne soit pas exclusivement personnel.

Après avoir quitté la voie express qui reliait Calais à Dunkerque, ils furent plongés dans cette mosaïque de rues verdoyantes bordées de petits immeubles en briques et entrecoupées de canaux. L’arrivée presque sans transition dans une ville avec les autoroutes qui s’invitent dans les centres en forçant le passage éliminait les périphéries et les changements progressifs d’une région à l’autre. En entrant directement dans le littoral dunkerquois au volant de la même voiture qui vous transportait quelques heures plus tôt dans les environs de Paris, on se prenait en plein pare- brise les milliers d’éclats de vie qui avaient occupé cet espace. Il y avait relativement peu de mouvements, c’était trop loin, trop différent de ce qui attirait les foules. On y trouvait tous ceux qui étaient venus pour trouver du travail ou de quoi survivre, ou qui étaient de passage, parce qu’ils espéraient continuer vers l’Angleterre. Bien sûr, tout le monde ne vivait pas là sans racine. Les familles dunkerquoises installées depuis des générations organisaient la société politique, religieuse, gastronomique, sexuelle et caritative.

Mais un port n’appartient pas tout à fait aux habitants du centre ville. Ils voudraient le contrôler, éviter ses débordements, le contraindre à son rôle économique, comme source de revenus pour les notables, les commerçants et les agents de l’Etat, mais il leur échappe. On se rendait bien compte en entrant sur le boulevard de la République, oui ici, c’était un boulevard, que ce n’était pas une simple ville de province, ni de banlieue, que c’était une île monde. En pleine période du classicisme qui prétendait définir les valeurs de l’honnête homme, Dunkerque, ville espagnole de Flandre, le matin, devint française à midi, suite à sa prise par Turenne et termina la journée anglaise, par la volonté de Louis XIV de plaire à ses alliés. Cette valse identitaire lui donna pour toujours un air franchement international.

Mélanie s’était chargée de trouver un hôtel sur la digue de Malo. Ils n’avaient plus qu’à contourner le casino et le bunker noir, le Kursaal, dont le nom avait été imposé par l’élu local qui prétendait en faire un atout majeur de la ville. Ce bâtiment hors norme était destiné à accueillir de grosses manifestations commerciales et ‘culturelles’, les pieds dans l’eau. Les matériaux de construction navale, des plaques de métal noir devaient faire référence aux chantiers qui avaient définitivement quitté la ville pour la Corée. Pour les quatre, ce n’était qu’un bloc sinistre qui massacrait la digue et assurait mal la transition entre la magnifique promenade flamande du bord de mer avec ses façades art déco et les HLM de l’après guerre. Son inspiration semblait venir des abris bétonnés installés dans les dunes par les Allemands pour défendre la côte contre l’invasion des troupes alliées pendant la guerre de quarante.

Philippe n’aurait sans doute pas le temps d’enquêter sur les mystères de ce programme municipal pendant leur bref séjour, mais il reviendrait, il se le promettait.

Vincent s’amusait :

- Vous savez qu’ils ont appelé ça le ‘Kursaal’ pour faire flamand, mais aussi pour permettre au casino situé juste à côté de se dédier exclusivement aux jeux d’argent. Quand j’étais gamin, les grands bals du carnaval se faisaient dans le seul grand bâtiment qui était le casino. Longtemps, pour moi, les casinos étaient plus associés à des fêtes qu’à des jeux d’argent. Après j’ai appris par une amie italienne que casino voulait dire ‘bordel’ en italien. Et puis, récemment je me suis aperçu que, dans ‘Le sceptre d’Ottokar’ de Hergé, la Castafiore parlait à Tintin du Kursaal de Prague ou de Kow dans ce pays imaginaire des Balkans, la Sildavie, entre la Transylvanie et la Moldavie. Avant que Dunkerque exploite le mot flamand pour céder le casino de la ville au groupe Tranchant, je pense qu’aucun français ne devait savoir où la Castafiore allait bien pouvoir aller chanter, en lisant le mot ‘Kursaal’. 

Karol, le patron polonais de l’hôtel leur avait expliqué comment passer par l’arrière pour garer la voiture et garantir sa sécurité. Il avait ajouté :

- Il y a des jeunes qui traînent la nuit et s’en prennent à tout ce qui est dehors. 

Après avoir déposé les bagages dans les chambres, ils se retrouvèrent face à la mer pour prendre un verre, Vincent formalisa ce sentiment bizarre de ne plus savoir où ils étaient :

- J’ai un peu l’impression d’être à Gdansk, au bord de la mer du Nord, avec les grues du port au fond, on sent un climat social dur qui plane autour de nous.

- Il y a aussi un côté décalé dans le temps, c’est comme si on était revenu à une autre époque. reprit Mélanie.

- On va revisiter l’Histoire. Proposa Philippe en levant son verre

- A notre virée flamande !

Nadia, qui avait dormi une bonne partie du trajet, semblait encore plus surprise que les autres par ce paysage un peu blafard, où quelques silhouettes se déplaçaient comme derrière un paravent transparent.

- Mais, on est où là ? Vous avez profité de mon sommeil pour pousser jusqu’en Finlande ? Les tables en formica, très années soixante, et l’accent de Karol avaient eu raison des assurances spatio-temporelles de Nadia.

Vincent eut envie de se mêler aux promeneurs qui animaient la grève. Mélanie était ravie d’aller marcher après toutes ces heures de voiture. Ils laissèrent Nadia reprendre ses esprits et Philippe passer ses coups de fil pour préparer ses entretiens du lendemain.

Mélanie était québécoise et ne craignait pas le froid d’octobre au ras de la Mer du Nord. Elle se mit à courir pour éprouver le sable dur de la plage à marée basse. Vincent avait senti monter en lui une euphorie qu’il attribuait aux sensations du voyage et à la présence de ses compagnons de route. A proximité de cette mer du Nord et aux pieds de cette côte rectiligne avec pour seule rupture l’anse définie par la jetée au service des usines, il se laissa envahir par le souvenir. Il était encore sec, l’effet madeleine n’était pas instantané, il avait trop effacé.

« Je dois retrouver une fréquentation naïve du monde. » Pensait Vincent en faisant appel, sans craindre le paradoxe, à un précepte philosophique pour vivre pleinement l’instant présent. Merleau Ponty l’accompagnait régulièrement et il ne s’en portait pas plus mal.

« Pour être capable de percevoir le monde, les choses débarrassées de nos pensées, pour les atteindre dans ce qu’elles sont, tout en acte, absolument étrangères à toute intériorité, il faudrait vider l’Etre sujet de tous les fantômes dont la philosophie l’a encombré. » Un comble ! Vincent avait besoin de s’appuyer sur un de ses philosophes préférés pour s’abandonner simplement à sa naïveté naturelle qu’on lui reprochait, de temps à autre, alors qu’il se percevait plutôt comme calculateur et raisonneur.

 

Les kiosques avaient été déménagés avant les grandes marées de septembre, le sable était donc dégagé. C’était un nuancier de gris qui accentuait l’effet rétroactif du moment, cela ressemblait à de la télé en noir et blanc parfois regrettée, une fois passée la fascination du bluff de la couleur et du choix de chaînes à gogo. Dans un registre plus prestigieux, on imaginait des photos d’expo ou un film comme ‘Remorques’ avec Jean Gabin. Vincent se laissait prendre au jeu mémoriel. Le ton le plus soutenu, c’était celui des infrastructures du port, juste devant le ciel. Ensuite le sable imposait sa chromatique plus claire et puis l’eau des mares çà et là brillait en reflets d’argent. Le grand océan qui était le maître des lieux pouvait à tout instant chasser les joueurs et les amoureux en déchaînant sa puissance. Il étincelait sous la lumière du soir en présentant une création aux dimensions infinies et avait déposé en flaques quelques échantillons aux pieds des promeneurs de la fin du jour. Pour être raccord avec ses images mentales, Vincent aurait presque fait abstraction de la lumière rosée qui arrivait à percer la couche nuageuse. Le soleil couchant venait souligner le quai du port à l’ouest surplombé par les bâtiments industriels et les cheminées. Cela rattachait l’espace balnéaire au monde ouvrier qui était le seul à apparaître en couleur, avec le phare blanc au sud et le vieux phare rose au nord qui marque l’entrée de la zone Neptune. Vincent était maintenant assailli par ses souvenirs d’enfance, il se revoyait en train de jouer avec son frère sur la plage. Les usines formaient l’arrière plan. Il savait que c’était là où son père avait travaillé. Il réalisait que c’était resté pour lui un élément déterminant. Depuis, il avait découvert toutes sortes de côtes, plus ou moins bondées de touristes, bétonnées ou sauvages. Il s’était régalé dans des criques parfois pénétrées à bord de voiliers, mais l’atmosphère mélangée de jeux, de flirts, de farniente sur fond de grues, de machines colossales qui paraissaient avaler des montagnes en fusion pour recracher des bateaux tout neufs prêts à faire le tour des mers lui avait manqué. L’hyper fonctionnalisme qui a poussé l’organisation des sociétés à diviser, décortiquer chaque activité avec des lieux réservés et sans communication entre les uns et les autres lui paraissait aseptisé, mort.

 

Mélanie improvisait une danse en ondulant les bras et en faisant de grands cercles, dans un air de familiarité avec les mouettes qui virevoltaient entre les pièces d’eau. Vincent la rejoignit. Il ne savait pas s’il devait lui raconter ses jeux d’enfant, son éveil des sens quand il chahutait avec les filles surtout avec une, Isabelle, parce que c’était la plus vive, qu’elle décapsulait les mots et les intentions. Tout bien pesé, Vincent s’approcha doucement de Mélanie et opta pour le mouvement plutôt que pour la narration. Il la prit par la taille et l’entraîna dans une course ballet où le rythme était maintenant mixte. Ils ajustaient leurs pas, sans pouvoir glisser, mais en formant des boucles sinusoïdales, ils se plaisaient l’un à l’autre.

 

En remontant vers la digue, Vincent lui demanda si le lieu l’inspirait pour faire une aquarelle.

- Je ne sais pas encore si je pourrais en faire quelque chose, je vais attendre un peu, il faut qu’il y ait plus d’histoires pour le faire vivre et me donner de la matière.

 

 

 

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