Joueurs Mao II Les noms, le spectacle de Julien Gosselin à Avignon 2018 et ensuite en tournée basée principalement sur trois romans éponymes de Don de Lillo.

 

Spectacle monstre entre cinéma en direct et théâtre avec un accompagnement musical pendant 10 heures continues.

Danger de la fascination : effet recherché de l’événement ou pas. Julien Gosselin s’en est défendu auprès de Jean Pierre Thibaudat. Il a dit ne pas vouloir viser la performance, le record, l’événement. Pourtant Avignon se marque par des scandales ou des spectacles hors normes. Avec Julien Gosselin et sa compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur, tout excelle ou presque. Jeu des acteurs avec à tour de rôle des moments où ils s’expriment pleinement et individuellement. On croirait un orchestre de jazz avec des solos jalonnant les duos, les trios, les quatuors, etc.. Dispositifs scéniques élégants, multiples et intercontinentaux, accompagnement musical efficace avec parfois un excès de décibels qui plaque le spectateur sur son siège, captations vidéo très soignées en couleur ou en noir et blanc.

 

Alors cinéma ou théâtre ? Pendant la première période (les joueurs), environ trois heures, on ne voit pratiquement que les écrans projetant les prises de vues des scènes jouées derrière un décor. Donc cinéma en direct. Julien Gosselin fait du Coppola avant l'heure. Le grand cinéaste américain s'enthousiasme pour le cinéma vidéo projeté en direct dans les salles. (voir cet article) Les séquences s’enchaînent comme dans une série. Vivant et dans choix cornélien entre image et spectacle vivant, c’est image vidéo.

 

Dans la deuxième période (Mao II), alternent les séquences purement filmées et celles où le spectateur regarde soit les acteurs sur scène, soit l’écran. Intéressante situation pour vivre le conflit entre image et réalité, même si en l’occurrence, les deux sont l’effet d’un jeu et d’une transposition.

 

Dans la troisième période, (Les noms), les passages en scènes ouvertes sans écrans sont plus nombreux. On apprécie de retrouver le souffle du théâtre, même si c’est un peu tard, surtout que c’est, excès de fatigue ou pas, la partie la plus pesante à suivre, malgré l’excellent Frédéric Leidgens.


Pourtant l’immense majorité des spectateurs reste jusqu’au bout de la nuit et beaucoup se déclarent conquis, pour les plus âgés peut-être par la reconstitution des décors des années soixante dix et des reprises de Godard entre Pierrot le fou et la scène du train dans la chinoise avec Anne Wiazemsky et Francis Jeanson.

dans une diction à la Catherine Deneuve et Mathieu Amalric, pour les plus jeunes par le côté grand spectacle et parfois la musique électronique de discothèque.

 

Première dimension pour l’action du spectateur, se situer par rapport à la profusion de dispositifs, réagir à cette mise en scène de toutes les sollicitations dans lesquelles il est immergé à longueur de journée, télé, Internet, radio, photos, livres.

La durée est importante. Il faut s’installer dans un état d’apesanteur pour se pénétrer de l’intention de l’auteur.

 

Deuxième dimension, Julien Gosselin donne toute sa puissance et prend à bras le corps nos electro chocs permanents : guerre, attentats, violences diverses y compris familiales, et les récits autour : discours idéologiques, universitaires, romans, photos, art.

Quelle chance pour les romanciers d’avoir un metteur en scène de ce talent pour transformer en spectacle vivant leurs textes. Et on retrouve la force du théâtre filmé ou pas quand il y a matière liée à l’histoire.

 

Pour le rapport entre écriture et violence, j’emprunterai un extrait cité par Jean Pierre Thibaudat :

« -Ce que les terroristes gagnent, les romanciers le perdent. Le degré auquel ils influencent la conscience de masse est à la mesure de notre déclin en tant qu’architecte de la sensibilité et de la pensée. Le danger qu’ils représentent égale notre propre échec à être dangereux.

-Et plus nous voyons la terreur clairement, moins nous ressentons l’impact de l’art.

et ce qui est plutôt resté dans le texte de de Lillo et qu’on aurait bien aimé écouté dans la pièce :

-Beckett est le dernier écrivain à modeler notre manière de voir et de penser. Après lui, l’œuvre majeure implique des explosions en plein ciel et des immeubles qui s’écroulent. Telle est la nouvelle narration tragique.

-Et c’est difficile, quand ils tuent et mutilent, parce que vous les voyez , franchement, comme les seuls héros possibles de notre temps.

-Non, répliqua Bill.

-Leur façon de vivre dans l’ombre, de vivre délibérément avec la mort. Leur façon de détester beaucoup de choses que vous détestez. Leur discipline et leur ruse. La cohérence de leurs vies. Leur façon d’exciter, ils excitent l’admiration. Dans les sociétés réduites au flou et au superflu, la terreur est le seul acte significatif. Il y a trop de tout, plus de choses, de messages, de significations que nous ne pourrions en utiliser pendant dix mille vies ».

 

Alors que devient la lutte armée dans une époque où le Che Guevara est traité à longueur d’antenne et même sur France culture de tueur psychopathe parce qu’il a assumé d’être à la tête d’un peloton d’exécution pour les condamnés à mort par la justice révolutionnaire après la chute du dictateur Battista et qu’on lui impute ces deux cents morts. On exige des révolutions sans morts et des amnisties pour tous les tortionnaires des dictatures.

 

On se demandait si le procès de la lutte armée, des révolutions et finalement de toutes les contestations allait se jouer devant nos yeux.

 

Finalement non, le jeu reste ouvert, comme le destin de Lyle, le trader infiltré dans les groupes activistes poseurs de bombes en pleine période gauchiste des 70 et le sort de Bill l’écrivain qui ne veut plus publier et qui est embarqué pour conclure son œuvre dans un échange d’otages.

 

Le dernier volet du triptyque comme une chute est centré sur la sacralisation, les rites sanglants autour des mots. Une secte tue au nom de l’effet des noms. Un archéologue étudie les écritures sur les pierres, la paléographie et on ne sait plus si il est impliqué dans les meurtres. C’est un peu difficile à suivre et comme pour les deux premières périodes, les issues sont incertaines. Il ne faut donc pas chercher un épilogue. Après 10 minutes passées à regarder une machine sophistiquée nettoyer les taches de sang sur le sol, tout se termine tard dans une trop longue chorégraphie de corps crachant des mots dans un langage déstructuré.
Si le langage, la formulation, la construction des mots était une alternative pour les sociétés à la guerre et à la violence, la folie ou l’assomoir nous guette.

 

Qui dira la violence pour le spectateur de ces interprétations de l’histoire assénées avec force de moyens.

 

Le comble étant la nuit des rencontres photo d’Arles du 5 Juillet dans laquelle l’invité d’honneur était Cohn Bendit à l’occasion des 50 ans de mai 68 et autour du pouvoir des images à côté de William Klein, le grand cinéaste et photographe qui a participé par ses photos à rendre célèbre le joyeux luron de  68. Soirée admirable si le but était de montrer par l’absurde le danger de la médiatisation par les images et les photos et le pouvoir de détourner la réalité et l’histoire avec une séance d’iconoidolatrie du squatter de mai 68.

 

En avant propos et avec ironie, une image du débarquement de juin 44 a été évoquée comme l’origine de Dany procréé pour fêter l’événement. On se disait bien que les Américains n’étaient pas étrangers à ses élucubrations. On a eu le droit à toutes les images sur la Hongrie et la Tchécoslovaquie qui permettaient de déverser son refus de toute forme de communisme. Après un détour par la lutte contre la guerre du Vietnam emblématique du rôle que peuvent jouer les images pour montrer une réalité et susciter des mouvements de protestation, une photo d’un concert de Joan Baez fut l’occasion de dénigrer les mouvements gauchistes pas assez pacifistes à son goût malgré leur plein engagement dans la dénonciation de l’intervention américaine. Rien n’a été dit sur la lutte des combattants vietnamiens. Le Che Guevara comparé à lui pour son sourire fut rejeté comme un partisan du totalitarisme. Les images de mai 68 ont achevé la réécriture de l’histoire avec son sourire qu’il a qualifié lui-même de soleil des événements. Aucune photo de la plus grande grève de l’histoire sociale française. Quand la salle lui en fit la remarque, il prétendit qu’il ne pouvait pas parler de ce qu’il n’avait pas vécu personnellement, ce qui devrait restreindre considérablement son champ d’expression. Une photo poignante de son éternel plaidoyer pour une fédération des Etats-Unis d’Europe dans la prolongation des traités qu’il a toujours soutenus et une dernière séquence sur la crise des migrants et leur naufrage en Méditerranée avec le bébé mort sur la plage, mais pas de photos sur l’Aquarius rejeté par son ami Macron. Quand la salle de nouveau l’interpella sur ses indignations incohérentes avec son soutien au Président, il prétendit ne pas être d’accord avec la politique du gouvernement français. Il fallait insister pour qu’il prononce le nom de Macron, mais il y a été obligé pour commenter l’inénarrable scène de son film réalisé avec son complice Goupil : les trois compères débattant dans un café pour savoir si il fallait filmer la rencontre à l’Elysée ou ailleurs. Circulez, il n’y a rien à voir. On vous refait l’histoire sur grand écran et contentez vous en.

Alors, pas d'accord avec la conclusion de l'article de Jean Pierre Thibaudat avec la citation de jacques Rancière : 

« L’idée que le théâtre fournirait des armes critiques destinées à favoriser une prise de conscience politique s’est évanouie. Les metteurs en scène savent n’avoir pas besoin de transformer un public qui pense et sent comme eux. Le théâtre cherche alors sa vocation quelque part entre l’assemblée et le cortège de tête, entre une intensité scénique qui créerait des ruptures avec le monde dominant et un lieu rassembleur où l’on revivifie le sens du collectif. Nous vivons une tension entre un théâtre entendu comme un cri prolongé et un théâtre considéré comme assemblée du peuple. »

 

Nous ne sommes pas dans une assemblée du peuple quand nous sortons assomés !

  

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