C’était la veille du 18 juin, l’anniversaire de l’appel de l’homme qui voulait poursuivre la lutte après la défaite de l’armée française dans laquelle des hommes s’étaient battus contre l’offensive nazie facilitée par ceux qui voulaient installer un régime fasciste en France.

C'était aussi la veille d’élections. Un retour vers le passé devait tromper l’attente de résultats déterminants pour l’avenir de la France et permettre des rencontres.

Eric Hennebert, professeur d’histoire et passionné  d’aviation militaire de la deuxième guerre mondiale et des combats aériens dans le nord de la France avait préparé une rencontre avec des membres d’associations historiques locales pour échanger nos informations sur les avions abattus à Landrecies le 18 mai 1940 et pour trouver les moyens de rendre hommage au commandant Grenet, le protagoniste de mon roman « Affaires d’honneur ».

Depuis Paris, le trajet le plus rapide en voiture vers Landrecies emprunte l’autoroute du Nord vers Valenciennes et à partir de Cambrai une départementale qui file plein est vers l’Avesnois. Le 18 mai 1940, aux commandes d’un Bréguet 693, la mission avait fixé au départ de Briare, au sud de Paris un itinéraire assez proche, plein nord depuis Paris, puis à 15 kilomètres au Sud de Cambrai, plein est pour éviter jusqu’au théâtre d’opérations les tirs ennemis. Les unités de renseignement avaient signalé les positions des colonnes fonçant vers le nord ouest pour prendre en tenaille les armées françaises et anglaises. Le vol des 4 Bréguet 693 du I/54 et du II/4 et des 4 Bréguet 691 du II/35 s’était effectué à 900 mètres d’altitude et à 450 km/h. Le vol rasant n’avait pas été choisi pour cette mission à cause des nombreuses pertes occasionnées lors des missions des jours précédents. Aucune escadrille de chasse n’avait été prévue pour couvrir la mission. Les Morane étaient trop lents pour suivre les Bréguet et assurer leur protection.

 

Avec une carte sur les genoux, le pilote du chasseur bombardier Bréguet 693 et commandant de l’opération devait trouver le premier objectif : Le Cateau Cabrésis. Principaux repères, les deux tours de même hauteur, le clocher de l’église de Landrecies et à quelques mètres celle du beffroi de l’hôtel de ville, très répandue en Flandre française mais beaucoup plus rare dans le Cambrésis et l’Avesnois.

Ce 17 juin 2017, en voiture et avec comme seuls objectifs, la découverte de la région, la rencontre de passionnés d’histoire et de la famille qui a recueilli les restes du commandant enfermé dans la cabine du Bréguet 693 coupé en deux par un obus de défense anti-aérienne allemande, le beffroi du Cateau Cambrésis apparaît comme le premier signe de reconnaissance et le trait d’union entre des vies à 77 ans d’écart.

 

La mission du 18 mai 1940 consistait à détruire un maximum de chars et de véhicules militaires entre Le Cateau Cambrésis et Avesnes. Les chasseurs bombardiers devaient larguer leurs bombes au milieu d’un terrible chaos mêlant les habitants des villages, une colonne presque ininterrompue de réfugiés fuyant les combats et chassés sur les routes par les Stukas hurleurs des convois militaires allemands et quelques irréductibles compagnies françaises qui résistaient à la dévastatrice percée nazie.

 

Le rendez-vous du 17 juin a été fixé à Maroilles dans le parc de l’Avesnois. Il faut avancer. Plus de traces de guerre, mais les maisons en briques rouges et les haies du bocage de plus en présentes jusqu’à être presque partout la règle.

 

De nombreuses questions restent en suspens sur la mission du 18 mai, les lieux exacts du largage des bombes lâchées par les huit Bréguet entre Le Cateau Cambrésis et Avesnes sur helpe, l’espace où s’était posé en catastrophe le Bréguet 691 de l’Unité II/35 (le pilote et le mitrailleur avaient été faits prisonniers) qui faisait partie du groupe derrière le Commandant, le modèle du Bréguet sur lequel volait le Commandant ce 18 mai. L’ordre de mission mentionne un 693 et on a retrouvé une plaque 691 dans les débris. Nous échangeons nos informations et les pistes pour avancer dans les connaissances sur le sujet.

 

Ensuite, à Landrecies, sur le terrain où la partie avant du Bréguet en feu a percuté le sol avec le Commandant Grenet à son bord, Noël Hurson nous reçoit très aimablement.

 

La prairie est presque inchangée depuis le 18 mai 1940. Noël nous explique qu’il tient à maintenir les haies du bocage et que la végétation était la même en mai 1940 à l’exception de quelques peupliers italiens plantés par sa mère Odette. Il nous raconte les faits vécus par sa mère Odette alors âgée de 8 ans et aujourd’hui de 85 ans et sa grand-mère Marie Louise Bénit aujourd’hui décédée.

Ce 18 mai 1940, en fin d’après midi, elles étaient dans la maison située à une vingtaine de mètres et ont entendu un grand bruit, comme une explosion.

Odette ne se souvient plus de ce qui s’est passé exactement il y a 77 ans.

Dans les archives militaires figure le rapport de Germaine L’herbier, infirmière pilote, directrice du service des recherches des morts et disparus de l’armée de l’air qui a parcouru en pleine guerre dès 1941 tout le nord de la France à la recherche de témoignages sur les 371 aviateurs disparus pendant la campagne de France de mai et juin 1940.

Germaine L’herbier précise que les témoins qu’elle a interrogés lui ont dit « l’avion s’est enflammé dans les airs et a continué à brûler au sol, en tombant presque sur la DCA qui l’avait abattu. Les Allemands de la DCA ont abandonné leur position en craignant que l’épave de l’avion ne vînt les percuter et ont empêché les témoins de s’approcher de l’appareil pour porter secours au pilote.  Ils ont vu un autre homme sortir très vite de l’avion (en fait on a su par le témoignage du mitrailleur ayant sauté en parachute et ayant été fait prisonnier que le Bréguet avait été coupé en deux par l’obus de la DCA et qu’il avait été expulsé de la partie arrière) et ensuite disparaître derrière un bois. Ils n’ont pas su ce qu’était devenu cet aviateur. »

Odette Hurson ne se souvient pas de l’attitude des Allemands mais très bien que sa famille s’est chargée d’enterrer les restes du corps du commandant complètement carbonisé par l’incendie. Noël nous indique l’endroit qu’ils avaient choisi pour la tombe improvisée, un angle de buisson pour qu’il soit tranquille.
Surtout, elle tient à dire qu’elle fleurissait la tombe du bonhomme régulièrement jusqu’à ce que les gens de la Mairie transfèrent ses restes au cimetière de Landrecies.

 

Il avait bien le droit à ça le bonhomme même si je n’ai jamais su qui c’était.

En embrassant Odette, j’ai été très ému qu'elle fût la seule personne avec ses parents à s’être occupés du Commandant Grenet cette année là. Il était porté disparu, sa femme Renée, juive Autrichienne était allée se réfugier à Périgueux et l’Armée de l’Air ne savait pas si il avait été fait prisonnier ou si il était mort. En 1941, le témoignage de son mitrailleur et les recherches de Germaine L’herbier à partir des quelques effets personnels ayant échappé à l’incendie, un étui à cigarette aux initiales PG et tout ce qui était en or, un macaron, ses galons et trois dents du corps de l’inconnu de Landrecies ont permis de mettre un nom sur les restes de l’inconnu de Landrecies : Commandant Pierre Grenet.

Odette n’avait jamais vu à quoi ressemblait son bonhomme de la prairie. Alors je lui ai montré la seule photo que j’avais retrouvée après la publication de mon roman dans l’annuaire des élèves de Saint Cyr. Pierre avait vingt ans. Odette 8 au moment où elle allait fleurir sa tombe. Mais elle a dit. Il était bien jeune. Je lui ai expliqué qu’il était mort à 35 ans mais que je n’avais pas de photos de lui à cet âge là.

Noël m’a montré de son côté les quelques pages de mon roman « Affaires d’honneur » qu’il avait imprimées et il m’a dit très simplement que je m’étais trompé sur le nom de la famille qui avait enterré le Commandant. Je me suis excusé en expliquant que j’avais repris le nom figurant dans le dossier de Germaine L’Herbier.
Encore une forte émotion. Noël avait fait l’effort d’acheter la seule version disponible du roman en le téléchargeant sur Internet, ce que beaucoup de proches ou de contacts avaient renoncé à faire à cause des difficultés pratiques.

L’espace d’un instant, j’ai eu le sentiment que mes proches étaient cette famille qui pendant un an avait veillé sur les restes de mon cher oncle.

Odette a encore précisé où l’autre avion s’était posé en catastrophe le même 18 mai à une centaine de mètres dans une autre prairie. L’équipe du 17 juin s’est rendu sur place pour évaluer la possibilité que cela soit le Bréguet 691 de l’unité de bombardement d’assaut II/35 et pour imaginer la forme que pourrait prendre l’hommage rendu au Commandant Grenet tombé le 18 mai 1940 après avoir bombardé encore une fois les colonnes nazies qui fonçaient pour imposer leur domination à la France occupée. Le lendemain 19 mai 1940, le Maréchal Pétain était nommé Vice Président du Conseil.              

Ce 17 juin 2017, une dizaine de personnes ont incarné une mémoire. Ils n’oublieront pas les événements et ceux qui ont su leur donner un sens.

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