Sur l'autre rive du Pilcomayo : les disparus du désert

Giada Connestari : Mariage en enfer

Exposition chez arthur et janine

du 4 au au 10 juillet 2016

Arles : 56 rue du quatre septembre 

 

Remarquables photos, témoignages qui remettent en cause le mythe du progrès. Avec force et émotion nous sommes confrontés à l’extorsion des âmes. Au nom du développement et de la civilisation, des forces dominantes font peser sur leurs épaules un joug spirituel. Elles invitent magnifiquement à imaginer en creux les chemins escarpés de l’émancipation.

http://www.giadaconnestari.com/

 

Sur l’autre rive du Pilcomayo : les disparus du désert

 

D’un fleuve et son delta à l’autre.

     

Le pilcomayo

 

Le Pilcomayo dessine une frontière liquide de 1600 km entre l’Argentine et le Paraguay. Le Rhin coule entre la France et l’Allemagne sur à peine 180 km et le Rhône descend des Alpes jusqu’à Arles et la Méditerranée sur 800 km.

 

Le Pilcomayo est « la rivière rouge » en quechua, la langue des Incas parlée dans le Nord de l’Argentine descendue des hauts plateaux des Andes à 4000 mètres comme ses eaux couleur de la pachamama (terre), et aussi du sang des peuples martyrisés sur ses rives.

Aujourd’hui le rouge est aussi celui des métaux lourds et des produits chimiques utilisés dans les mines des hauts plateaux boliviens. Les poissons comme les sabalos meurent par milliers et le fleuve est asséché par le pompage intensif des éleveurs paraguayens.

 

Ce delta intérieur (les différents bras du Pilcomayo n’atteignent pas la mer mais le fleuve Parana) est formé de méandres infinis se répandant dans la plaine du Chaco longtemps réputé impénétrable pour l’homme blanc et colonisée il y a à peine un siècle. Ce n’est plus un sanctuaire naturel que dans le parc national du Pilcomayo arraché au gouvernement argentin par la lutte des peuples présents sur ses rives. La faune et la flore y ont trouvé refuge sous un climat sous tropical très humide et avec des températures estivales pouvant atteindre 56 degrés. Entre étangs et forêts éparses de palmiers, d’algarrobos caroubiers, de palos borrachos (ceibas fromagers) aux cœurs tendres qui étaient creusés pour fabriquer des canoës, de chañares arbres fruitiers utilisés pour fabriquer du sirop et des textiles et de quebrachos aux vertus médicinales circulent des cervidés guazunchos (daguets gris), des pumas, des aguara guazus (loups orangés à crinière), des pecaris, des yacares, des ñandus, des singes et de multiples espèces d’oiseaux dont des perroquets.

 

Brève histoire du Chaco    

 

 

Le Chaco et ses habitants est longtemps resté à l’écart de la colonisation espagnole. Les premiers contacts marquants avec les Européens sont ceux des naturalistes comme Alexander von Humboldt, Charles Darwin, Alcide Dessalines d'Orbigny qui ont sillonné ces terres d’Amérique méridionale pour éliminer les taches blanches sur les cartes, répertorier hommes, plantes et animaux et faire des conférences dans les sociétés européennes de géographie.

 

Le Français D’Orbigny a rédigé une encyclopédie de la région en décrivant 2500 espèces nouvelles dont un palmier et une chauve souris qui ont gardé le nom d’orbignya. Il a aussi établi une première échelle précise des temps géologiques et a été visionnaire en niant la  supériorité de la race blanche et en déclarant : « Notre conviction intime est que parmi les hommes il n'y a qu'une seule et même espèce.» Mais il a eu tort contre Darwin en parlant « d’une pérennité des espèces humaines dans le temps », ce qui le fit tomber dans l’oubli.

 

Il marque cependant le Pilcomayo avec un point sur la carte qui porte son nom Orbigny situé sur sa rive à la triple frontière bolivienne, paraguayenne et argentine.

 

 

A la fin du XIXème siècle l’Argentine, la Bolivie et le Paraguay ont commencé à s’intéresser de près au Chaco et ont cherché à élargir leurs frontières en s’emparant de ces plaines prometteuses.

La recherche scientifique et la marche du progrès ont commencé à se télescoper avec les populations locales quand l’explorateur français Jules Crevaux, auréolé de ses reconnaissances à pied nu et sans escorte des grands fleuves sud-américains, le Maroni, l’Oyapock, l’Amazone et l’Iça, le Magdalena, le Jary, le Parou, le Japura et le Guaviare a été chargé par le gouvernement de Buenos Aires d’identifier le cours complet du Pilcomayo depuis sa source dans les Andes jusqu’au Parana. Les Argentins étaient persuadés que le développement de la région passait par la navigabilité du Pilcomayo.

 

Ils reprenaient à leur compte le rêve des Espagnols depuis Philippe II en 1563  de faire couler directement par voie fluviale l’argent des Andes depuis les mines de Potosi jusqu’à l’Atlantique et l’Europe. Ils voulaient déjà transformer le rio Pilcomayo en rio de la Plata en tirant le rouge vers l’argent.

La route officielle de l’argent était maritime pour faciliter la défense des convois entre la côte pacifique en bas de Potosi et l’Amérique centrale où la traversée du continent vers l’Atlantique est la plus courte.

Une route clandestine échappant au contrôle de la couronne espagnole passait par voie terrestre entre les Andes, la sierra de Cordoba où les Jésuites au XVIIème et XVIIIème siècle exploitaient dans leurs mission des esclaves noirs « réputés sans âme » pour élever des mules affectées au transport de marchandises et le rio de la Plata.

Les Espagnols espéraient donc créer un deuxième axe officiel sur les fleuves avec des bateaux bien armés pour traverser le Chaco impénétrable occupé par des populations indigènes redoutées.   

 

L’explorateur  Crevaux mangé par les Tobas

 

Pour réaliser sa mission sur le Pilcomayo Crevaux fut pris en étau entre des enjeux qui le dépassaient auour de la possession des terres du Chaco et des manœuvres de missionnaires franciscains cherchant à imposer leur présence religieuse dans la région face aux Jésuites déjà fortement implantés. Il organisa une expédition sur le fleuve avec une quinzaine de participants boliviens et argentins, une troupe inhabituelle pour lui. Après une première rencontre pacifique avec les Tobas, auprès de qui il passa une nuit, un repas festif fut organisé par ceux qui venaient de perdre une dizaine de capitaines guerriers tués par une colonne militaire bolivienne. Les quinze membres de l’expédition furent brusquement neutralisés et tués à l’exception d’un jeune homme maintenu en vie pour qu’il pût raconter la scène suivante. Crevaux lors d’une cérémonie rituelle a été dépecé et entièrement mangé par les Tobas. Cet épisode de cannibalisme sur la personne d’un explorateur français avec ingestion de ses yeux et de ses pieds n’a pas été interprété par les autorités argentines et françaises comme un moyen de comprendre le regard de l’homme blanc et ce qu’il le faisait marcher, d’exorciser cette pénétration intrusive sur leur territoire et de récupérer l’intégralité de leur âme menacée par les agissements de ce chef cartographe qui voulait renommer les lieux et noircir les tâches blanches sur du papier.

 

 

Le nom de Crevaux a bien été inscrit sur les cartes de l’Argentine sur le lieu où s’est terminée son exploration au bord du Pilcomayo.

Mais sa disparition a été le prétexte déclencheur de la conquête du Chaco qualifiée de désert civilisationnel par le Général Roca qui venait de se débarrasser des Mapuches dans la Patagonie. L’armée argentine a déferlé à cheval et sur des bateaux de guerre empruntant le fleuve Bermejo déjà domestiqué et a opéré un génocide en exterminant 15 % de la population de la région. Ces disparus du désert ont préfiguré ceux de la dictature de 1976.

 

La guerre entre la Bolivie et le Paraguay de 1932 à 1935 fut la plus sanglante de l’Amérique Latine au XXème siècle autour de l’appropriation des terres du Chaco. Elle se déroula sur la rive nord du Pilcomayo. Les populations indigènes enrôlées de force ont fourni un contingent important de chaque côté et ont fait partie des premières victimes. De plus, les épidémies et le saccage des terres ont désarticulé les communautés locales. On considère que cette guerre a été la dernière étape de la colonisation du Chaco. Elle a, par ailleurs, permis de tester des armements modernes dans l’aviation et l’artillerie avant la guerre d’Espagne.

 

A cette époque, Levi Strauss depuis l’Amazonie s’interroge sur les ravages du progrès technique de la civilisation occidentale sur l’environnement et la culture des populations indigènes. Ces réflexions lui ont fait écrire en préambule de  « Tristes Tropiques » : « Je hais les voyages et les explorateurs».

 

La colonisation des esprits

 

Après la colonisation des territoires, est venu le temps de celle des esprits, le véritable enjeu des confréries religieuses mandatées pour discipliner la main d’œuvre indigène par la conversion.

Un véritable plan opérationnel a été conçu pour les missionnaires chargés de pacifier les peuples précolombiens du Chaco bolivien, paraguayen et argentin, comme plus tard le plan condor pour éliminer les opposants aux dictatures du continent. Ce plan visait « à unir toutes les nations séparées par des guerres tribales et des antipathies raciales dans une grande église chrétienne en honneur et à la gloire de Dieu. » Les différentes confréries religieuses « pacificateurs d’indiens »,  les pasteurs anglicans, les Jésuites, les Franciscains ont obtenu des terres pour créer des missions comme Mission La Paz (la paix !) pour mettre en œuvre ce plan. L’espace était quadrillé comme les villes espagnoles et on assignait des maisons individuelles aux familles pour lutter contre les pratiques collectives sexuelles et politiques. Un semblant de propriétés communautaires était maintenu mais tout était fait pour imposer la propriété privée des biens comme nouveau mode d’organisation sociale.

 

 La conversion de l’indigène signifiait sa disparition comme « autre externe » à travers un processus d’acculturation qui parallèlement le ressuscitait comme « autre interne » dans la communauté nationale. « Chaque langue de ces peuples du Chaco est un maillon d’une chaîne. Les missions doivent unir ces maillons.”

 

Eugène Sue avait déjà écrit au XIXème siècle : « les Jésuites exterminent l’âme avec la langue».

 

Le développement économique et technologique

 

Avec la fin de la guerre du Chaco et l’occupation définitive du grand Chaco par les colons européens, les terres ont pu être exploitées intensivement. Au Paraguay, les ménonnites ont été encouragés à s’installer pour développer l’élevage intensif du bétail. En Argentine, les plantations de canne à sucre ont nécessité l’emploi d’une nombreuse main d’œuvre locale. Les quebrachos très prisés pour leur tanin indispensable à l’industrie du cuir et pour la fabrication des traverses fixées entre les voies de chemins de fer construits par les Anglais et les Français ont été massivement abattus. On évalue à près de 2 millions d’hectares les surfaces déboisées et jamais replantées au XXème siècle.

 

Depuis une vingtaine d’années, le taux de déforestation le plus élevé du monde se situe au Paraguay. L’Argentine qui avait délaissé pendant quelques années la région du grand Chaco a également repris le déboisement massif à coup de bulldozers et d’incendies, reformant des taches blanches sur les vues aériennes. Toutes ces terres sont destinées à la culture intensive du soja et à l’élevage bovin au détriment des communautés indigènes plongées dans la misère et la faim.

 

Le développement technologique nécessite toujours plus d’exploitation des ressources locales comme aujourd’hui le lithium nécessaire à la fabrication de batteries pour les véhicules électriques réputés propres. Les réserves de cet or blanc sont très concentrées dans les lacs salés du Chili, de Bolivie, non loin de Potosi et dans le nord de l’Argentine. Son extraction fait courir de graves risques pour l’environnement avec une énorme consommation d’eau dans une région qui en manque et une pollution au CO2 au moment de la calcination du carbonate.

 

Le Pilcomayo est actuellement menacé d’extinction sur une partie de son cours. Une commission tripartite avec des représentants des gouvernements argentins boliviens et paraguayens tentent de réguler son cours en organisant des travaux et en limitant les pompages et les déviations vers des canaux d’irrigation et les rejets de produits toxiques qui provoquent la mort de milliers de poissons chaque année. Mais les moyens sont limités et c’est plus un organisme d’observation de la dégradation du fleuve qu’un organisme capable de mettre en œuvre des politiques.

 

Histoire politique récente

 

La dictature d'Alfredo Stroessner, la plus longue d'Amérique Latine, a duré trente-cinq ans entre 1954 et 1989.  Alfredo Stroessner avait noyauté à son profit le parti Colorado ainsi que tous les groupes de pression (syndicats, organisations étudiantes, ordres professionnels, [organisations paysannes).

Des élections pour renouveler le président et les deux chambres ont eu lieu le 27 avril 2003Nicanor Duarte Frutos, du parti Colorado, a été élu président. Le 20 avril 2008, le parti Colorado voyait son règne de plus de soixante ans s'achever avec l'élection de Fernando Lugo, ancien évêque de gauche de l'Alliance Patriotique pour le Changement (APC), à la présidence du pays.

Celui-ci a été déchu de la présidence par le Sénat le 22 juin 2012 et remplacé par son vice-président, Federico Franco.

 

Cette destitution, très controversée, a été notamment qualifiée par la présidente argentine Cristina Kirchner de « coup d'État », et valu au Paraguay une exclusion du Marché commun du Sud(Mercosur), de l'Union des nations sud-américaines (Unasur) et de la Communauté d'États latino-américains et caraïbes (Celac), qui ne reconnurent pas la légitimité du nouveau gouvernement. (source Wikipedia)

 

La réaction des communautés locales

 

Les communautés indigènes se ont organisées pour s’opposer à de nombreux projets jugés néfastes pour leur environnement et menaçants pour leurs cultures traditionnelles. Elles s’appuient sur la convention 169 de l’OIT ratifiée par l’Argentine en 2000 qui protége les droits des peuples indigènes et oblige à les consulter pour tout projet ayant un impact sur leur environnement.

 

Sur les rives du Pilcomayo, les hommes cherchent une reconnaissance de leurs spécificités. Ils se sont déclarés les « sentinelles de la frontière » : « nous gardons le fleuve, les ressources naturelles et la forêt. Avec la conscience que la menace pour la survie des peuples vient de la destruction de la nature, nous nous dressons comme une nouvelle frontière qui peut être défendue par tous ceux se sentent concernés par ce problème et ils sont de plus en plus nombreux. Aujourd’hui le fleuve est attaqué de toutes parts. On y déverse des matières dangereuses utilisées dans les mines, on le détourne pour faire des canaux d’irrigation et on le chevauche avec des ponts qui bloquent ses eaux. Il est en danger de mort.»

 

En Argentine, en 1984, une association Lakha Honat, « notre terre » en langue Wichi s’est constituée autour de quarante cinq communautés des peuples Wichí, Iyojwaja, Nivacklé, Qom, et Tapy’y pour revendiquer six cent cinquante mille hectares avec le statut de propriété collective.

 

Des piqueteros chômeurs de General Mosconi ont créé des unités de production autogérées pour construire de routes, de logements d’hôpitaux et d’école, pour cultiver des terres et fabriquer des structures métalliques. Le développement solidaire de leurs activités les a conduit à réaliser des projets d’écoles et d’équipements avec les communautés Wichis.

 

Des sénateurs appuient l’attribution à la communauté Qom La Primavera du Parc national du Pilcomayo de 45.000 hectares.

 

Loin des cartes de géographes, des communautés indigènes ont élaboré des cartes de récits ancestraux : « Nous avons localisé un millier de sites dans nos différentes langues où des événements se sont produits et ont été racontés oralement. Cela concerne des lieux de pêche, des chemins, des histoires avec les animaux, les grandes batailles, tout ce que les anciens apprennent aux jeunes pour qu’ils soient pleinement membres de la communauté. Sont ainsi

apparus tous les espaces parcourus par chaque communauté et les superpositions. Il s’agissait de reconquérir l’espace avec notre savoir et notre façon de penser. »

 

Le roman « A contre-courant sur le Pilcomayo » vous invite à rester dans cette région du monde et à découvrir comment Camille, jeune Française documentariste parcourt l'Argentine de l'après dictature - elle est née le 24 mars 1976, le jour du coup d'État – à la recherche d’une carte des imaginaires indigènes. Elle cherche, à travers des images et des histoires, à rendre compte de la lutte des chômeurs et des peuples précolombiens dans la région de Salta sur les bords du Pilcomayo. Elle retrouve Christophe, son ancien compagnon, attaché culturel à l'ambassade de France à Buenos Aires qui fait la promotion des véhicules électriques et pousse l’Argentine à créer une filière de production locale de batteries à partir des ressources du pays en Lithium. Confrontation entre la confiance dans le progrès technique de l'un et la joyeuse envie de l'autre de se livrer à toutes les rencontres et les expériences pour comprendre cette terre du Nouveau Monde qui a fasciné des générations d'Européens.

 

« A contre-courant sur le Pilcomayo » est disponible en version électronique sur tous les sites de libraire en ligne (pas de version papier pour l’instant). Informations sur pierre-grenet.com.

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http://www.pierre-grenet.net/2016/02/a-contre-courant-sur-le-pilcomayo-sortie-le-20-fevrier-2016-aux-editeurs-amoureux.html

 

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