- Tiens ferme la couronne de Yannick Haenel

Un auteur aux prises avec un scénario de film sur "l’intérieur mystiquement alvéolé de la tête" de Herman Melville. Angoisse de l'écrivain obsédé par un travail qui n'est pas reconnu et par le cinéaste Michael Cimino, le vrai sujet du roman avec les pérégrinations de l'auteur dans Paris entre son enfermement dans son studio avec le chien du voisin qu'il a en charge, un éventuel éditeur producteur, Isabelle Hupper.

De belles phrases sur le travail d'écriture, sur la civilisation américaine basée sur la violence coloniale. 

L’écrivain … (Melville et aussi Kafka ou Höelderlin, Walser ou Beckett car je variais ma liste) est quelqu’un dont la solitude manifeste un rapport à la vérité et qui s’y voue à chaque instant, même si cet instant relève de la légère tribulation, même si cette vérité lui échappe et lui paraît obscure, voire démente ; un écrivain est quelqu’un qui, même s’il existe à peine aux yeux du monde, sait entendre au cœur de celui-ci la beauté en m^me temps que le crime, et qui porte en lui, avec humour ou désolation, à travers les pensées les plus révolutionnaires ou les plus dépressives, un certain destin de l’être.

Qu’y a-t-il de plus important que d’engager sa vie dans l’être et de veiller à chaque instant de sa vie dialogue avec cette dimension ? Car alors, nous n’avons plus seulement une vie, mais une existence : nous existons enfin.

 

Le daim dans voyage au bout de l’enfer épargné par de Niro dans le film de CImino est le survivant d’un monde régi par le crime, il témoigne d’une vérité cachée dans les bois, de quelque chose qui déborde la criminalité du monde et qui, en un sens, lui tient tête : l’innocence qui échappe à une Amérique absorbée dans son suicide guerrier. Car le daim, en échappant au sacrifice, révèle avant tout ce qui le menace, c'est-à-dire le devenu entièrement la proie d’un sacrifice.

 

Le daim, c’est le destin de la littérature, son incarnation mystique, peut être même sa tête alvéolée.

 Un monde qui était à lui seul une expérience, et ce monde, cette         expérience, c’était le secret de la fondation de l’Amérique, son destin criminel : le génocide des Indiens, la démence de l’impérialisme militaire au Vietnam, et tous les crimes sur lesquels était fondée en secret la démocratie. 

 

USA Le pays de tous les immigrés, une sorte d’utopie des minorités telle que précisément on la perçoit dans les romans de Melville, s’était retournée contre l’idée d’émigration universelle et avait systématiquement écrasé ceux qui s’obstinaient à en poursuivre le rêve, c'est-à-dire avant tout les pauvres.

 

… et comme les dix années désastreuses sous les murs de Troie servaient dans l’Iliade, à effacer des lignées de héros, l’enfoncement obstiné dans le cauchemar vietnamien semblait n’avoir pour but que d’offrir les soldats américains en cadeau à la mort.

 

Brando 130 kilos dans Apocalypse now avait finalement réussi à incarner à lui tout seul une montagne comment donner voix à cette montagne et comment la briser : oui Brando, le temps d’un monologue inouï improvisant d’un seul souffle le « testament du monde occidental enlisé dans les sables mouvants du nihilisme et donc un contre Sinaï et une contre table de la loi.

 

… dans la chasse, vous êtes délivré : il n’y a plus personne en vous. Vous êtes le couteau et la proie, la gorge, le halètement, vous êtes la plaie. Vous êtes la lumière furtive qui brille sur la lame, où le sourire de la déesse se reflète avant que vous ne succombiez.

 

Le daim blanc de la vérité

Si je flottais depuis si longtemps, c’était pour être prêt lorsqu’il surgirait, c’était pour l’accueillir.

 

Cimino pensait que le sommeil allait l’éloigner de la vérité, dormir que d’un œil car on se sent entouré de choses qui peuvent nous tuer

 

Epoque d’extermination.

Tus els exclus de la société étaient voués à alimenter l’immense bucher et au fond d’un tel cauchemar, le secours faisait toujours défaut car il était impossible de sauver les humains d’un interminable crime sans cause.

 

La vérité ne s’échange pas comme un bien culturel à quoi l’on met une étiquette et un prix.

 

Toutes les civilisations étaient fondées sur l’idée de garder le feu, notre civilisation est celle de l’extinction : elle a horreur que ça brûle et s’est arrangée pour que le feu meure pour que nous vivions au milieu des cendres. Le feu qui animait les humains n’existe plus pour Cimino, il est un des rare à le savoir. Il a donné sa volonté de vivre, son intensité, son innocence.

- Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry

"Le mot était comme un coeur qui se brise, une soudaine volée de cloches assourdies par grand vent, les dernières syllabes de qui se meurt de soif dans le désert." ML

Après plusieurs essais infructueux, par manque de temps ou à cause d’une accroche un peu difficile, j’ai enfin insisté récemment et entrepris la lecture d’Au-dessous du volcan. De fait, je fais maintenant partie de la confrérie des amis ou du moins des humbles lecteurs du roman, à en croire Maurice Nadeau.

Une jungle de mots où on se perd et découvre des paysages multi-dimensionnels. Le consul passe d’un verre à l’autre entre illuminations, souffrance, mémoire brûlante. On le suit dans les rues de Quauhnahuac, une petite ville du Mexique au pied des volcans et surtout dans les cantinas, les bars et dans de vieilles maisons entourées de jardins qu’il faut préserver, est-il écrit sur les murs en rappels mystiques du paradis perdu. Le consul est un poète qui a en chantier un livre toujours différé sur l’alchimie et l’ésotérisme. Il est tellement secret qu’il n’est pas étonnant qu’il ne voit pas le jour. Le consul titube dans ses pensées et glisse vers la mort puisque son amour pour Yvonne est hors de portée. Ils ont été heureux ont partagé leur vie. Elle est partie. Elle lui a écrit son besoin de le retrouver. Il n’a pas répondu. Il traîne une culpabilité pour un massacre d’officiers allemands sur le « Samaritain » le bateau qu’il commandait. Il n’a pas su ou pas voulu l’empêcher malgré son courage reconnu dans d’autres actes de guerre. Une dernière fois, il n’interviendra pas pour secourir un pauvre indien blessé sur le bas côté de la route. Il sera pourtant pris à parti et persécuté par les assassins de l’indien au cours d’une interpellation basée sur une méprise. L'histoire mexicaine et la guerre d'Espagne sont toujours présentes et accompagnent les échanges de tous les personnages.

Tout fonctionne en cercles concentriques. On n’échappe pas à un enchaînement passionnel et destructeur. L’alcool est le fil conducteur et l’amour déchiré est exprimé avec les plus beaux mots que j’ai trouvés jusqu’à ce jour dans un roman.

Le premier chapitre est étonnant et le seul éditeur ayant manifesté un intérêt pour le manuscrit avait commencé par suggérer des corrections et pourquoi pas sa suppression pure et simple. Ce chapitre peut se lire, ce que j’ai fait en partie, en post face. C’est le regard du cinéaste français, ami d’enfance qui engage une relation amoureuse avec Yvonne et essaye maladroitement de donner sa version sur la quête chaotique et merveilleuse du couple formé par Yvonne et le consul.

- La septième fonction du langage de Laurent Binet

J'avais aimé HHH son précédent roman sur les résistants tchéques qui exécutaient le gouverneur Heydrich. J'ai adoré celui-ci qui parodie les polars en suggérant que Roland Barthes a été assassiné par des comploteurs, intellectuels ou politiciens voulant s'emparer de la septième fonction du langage, l'incantatoire qui garantit de convaincre son auditoire, donc de le manipuler et de l'asservir.

Joyeuse description des jeux de pouvoir, des connivences entre certains intellectuels choyés par les politiques et les media. Linguistique et sémiotique comme personnages à part entière du roman.

- Texaco de Patrick Chamoiseau

Inventivité foisonnante de la langue créole. Roman cité comme une référence pour la littérature émergente, issue de l'outre mer de la lutte contre la colonisation et la soumission à la culture dominante. Luttes urbaines aux Antilles avec la force de la parole et des fables.

- Vineland de Thomas Pynchon

Un des rares auteurs américains contemporains que j'ai lu avec plaisir. Ils font dans le volume, obsession de la saga. Avec Pynchon quand c'est long on ne voit que le feu d'artifice d'invention et d'érudition. Dans Vineland, retour à la Californie des années soixante de tous les délires avec les persécutions du FBI.

- American psycho de Breat Eaton Ellis

Lu pour me débarasser de la référence absolue par les écrivains mondains français en extase devant la défonce littéraire dans la jet set californienne. Il en fait tellement qu'on en sort halluciné par tellement de consommation et d'overdose.

- 2666 de Roberto Bolaño

Roman fleuve du Chilien disparu trop tôt à 50 ans. 2666 est son dernier roman de 1000 pages publié en 2004. Histoires croisées de critiques universitaires qui se retrouvent régulièrement dans des congrès séminaires autour du mystérieux écrivain allemand Benno von Archimboldi. Ils le défendent en étant persuadés que c'est un des génies de sa génération sans jamais avoir de contacts avec lui. Des relations de couples et de jalousie se nouent entre les 4 critiques. En parallèle, les meurtres en série des immigrées latino américaines cherchant à passer aux Etats Unis depuis la ville mexicaine de Santa Teresa ancrent le roman dans le désastre civilisationnel de notre société contemporaine. L'écrivain Archimboldi voyage incognito entre ce Mexique et toute l'Europe et les critiques parviennent à faire connaitre son oeuvre ans lui. Ecriture et violence extrême.  

- Les Rouges de Pascale Fautrier

Fresque don quichotesque sur une famille qui depuis la révolution française se bat contre les injustices à travers ce qui est devenu la Gauche. Transmissions familiales et relation entre l'expérience des travailleurs manuels et les théoriciens, donc entre les livres, l'idéologie et les luttes concrètes. Le roman couvre la période actuelle et les déchirements entre courants trotskistes, parti communiste et parti socialiste. Lâchetés, audaces, fidélités, trahisons, guerres fratricides et conflits familiaux.  

- L'art de perdre d'Alice Zeniter

Construction de l'identité d'une petite fille d'un Harki "malgré lui". Le grand père dans les montagnes de kabylie se trouve embarqué du côté de l'armée française seulement pour tenir sa ferme dans le tumulte de la colonisation. Il est parqué avec sa famille dans un camp en France après l'indépendance. Le fils, après des études universitaires travaille dans une entreprise et ne veut pas revenir sur le passé et l'histoire familiale. La petite fille fait le travail de mémoire qu'il a refusé et après beaucoup d'hésitations découvre la Kabylie aux prises avec les Islamistes.

- Heidegger le nazi ou l'assassin d'Ulysse de David Farmer.
A l'occasion du procès d'un homme ayant subtilisé les archives du philosophe allemand, brillante fable autour du refus de percevoir les concepts foncièrement nazis des textes du recteur de Fribourg.

- Là où les tigres sont chez eux de Jean-Marie Blas de Roblès

Roman très brillant et assez déjanté. Histoires croisées d'un Jésuite du XVIIème siècle et d'un aventurier archéologue en Amazonie. Très érudit et documenté et bien feuilleté de fiction.

- Roman vécu de Alain Jouffroy

Pour revivre les années que je n'ai pas connues à Paris et rendre hommage à ce poète romancier mort en décembre 2015. Dans ce roman autobiographique on retrouve les surréalistes, les peintres de la figuration narrative dont il était très proche et qu'il a participé à faire connaître dans son travail de critique d'art et les membres du collectif Change qui mêlait linguistique, philosophie, poèsie et littérature. Un auteur qui s'est engagé politiquement toute sa vie sans sacrifier sa vie amoureuse très riche.

- La campagne d’Amerique de Carlos Fuentes

Un des plus originaux parmi les auteurs latino américains. Roman historique et d'aventure sur les guerres d'indépendance de l'Argentine

- Volonté et fortune de Carlos Fuentes

Superbe sur le Mexique contemporain

- Le maitre et marguerite de Mikhaïl Boulgakov

L'Union soviétique décrite par l'ironie, le rêve, les hallucinations et la magie.

- Fontenoy ne reviendra plus de Gérard Guegan

Remarquable pour comprendre le basculement de certains intellectuels de la gauche à l'extrême droite pendant les années trente.

- La nausée de Jean-Paul Sartre

Le roman que je m'arrange pour avoir à portée de la main dans tous les lieux où je reste plus d'un mois et qui est dans ma liseuse pour la mobilité. Le double de l'étranger de Camus. Sans crime mais beaucoup plus précis et imaginatif pour décrire la vacance de l'âme, l'individu sans être, incapable d'aimer et de réagir aux événements.

- La mort dans l’âme de Jean-Paul Sartre

Rarement cité par les grands romans, je l'ai découvert récemment. Le parcours de conscientisation, le choix progressif de la liberté face à l'oppression. Les personnages sont complexes et très finement présentés.

- Voyage au bout de la nuit de Céline

L'enragé hyper créatif dans la description méticuleuse de la misère humaine. Les yeux grand ouverts et hurlant son dégôut avec les mots justes. Relue la partie sur l'Afrique qui règle définitivement son compte à l'univers des petits colons exploitateurs.

- Marelle de Julio Cortazar

La dernière fois que j'ai aimé Paris dans un roman. L'exil, le jazz, les discussions entre amis sur la politique et la philosophie. La ville est repeinte aux couleurs latino américaines, version argentine, mélancolique et analytique. Labyrinthe dans lequel le narrateur manque toujours la Sybille pour la retrouver par hasard sur le pont des arts. A lire dans l'ordre des chapitres ou dans le désordre à s'en faire vaciller la raison comme celle du narrateur.

- Dora Bruder de Patrick Modiano

Parmi les romans de Modiano, celui-là me semble particulièrement abouti. Il reconstitue à partir de très peu d'éléments la vie sous l'occupation d'une jeune fille juive qui essaye d'échapper à son sort. Très simple, très fort.

- La vilaine fille de Vargas Llosa

Celui qui a été fait marquis par le roi Juan Carlos d'Espagne et qui fraye maintenant avec toutes les droites latino américaines est malgré tout un grand conteur et le personnage féminin de ce roman fascine et séduit autant le lecteur que j'ai été que tous les hommes qu'elle rencontre.

- L’homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura

Une grande fresque sur l'histoire des agents soviétiques entre la guerre d'Espagne, le Mexique des années trente, la préparation pendant plusieurs mois de l'assassinat de Trotsky. Des personnages fascinants.

- Jan Karsky de Yaenick haenel

Roman issu du témoignage de Jan Karsky, ce polonais catholique entré dans un camp de la mort pour les juifs. Il fait un rapport à Roosevelt qui renonce à bombarder les installations nazies.

- Les guerriers nus de Jean-Marie Lamblard

Exceptionnel reconstitution des celtes méridionaux installés dans des cités aujourd'hui devenues Martigues ou Arles.

- Là où les tigres sont chez eux de Jean-Marie Blas de Roblès

Roman d'exploration du Brésil contemporain et en parallèle exposition des recherches d'un jésuite du XVIIème siècle. Pour la composition qui confirme la totale liberté possible dans le roman de faire cohabiter avec succès contenu historique et encyclopédique et fiction.

- Sur la route de Jack Kerouac

Relu pour retrouver les sensations perçues lors d'un voyage sur la route 66 qui traverse les Etats Unis d'est en oues et la liberté des premiers rebelles à la consommation

- Omega mineur de Paul Verhaegen

Eternel retour des fascistes à travers les skin heads dans l'Allemagne contemporaine. Roman foisonnant, illuminé, brillant sur les physiciens, la bombe atomique développée en secret aux Etats Unis.

- Bivouac sur la lune de Norman mailer

Roman qui a su redonner à l'expédition sur la lune sa dimension d'aventure humaine.

- Les salauds devront payer d'Emmanuel Grand

C'est le meilleur polar que j'ai lu récemment parmi les 3 ou 4 que je lis par an. La petite ville du Nord aux prises avec les anciens d'Indochine et d'Algérie reconvertis en chef de personnel d'une usine dans les années soixante dix ou en recouvreurs de dette musclés, des syndicalistes bureaucrates, des patrons musclés et une fille qui rêve à un ailleurs. Les scènes se succèdent à un rythme très juste, les personnages et les situations sont très bien décrits. Le flic avance dans son enquête en faisant un travail d'historien sur les mouvements politiques, patronaux et sociaux de la région et en cherchant dans les archives et les témoignages des survivants ce qui a pu motiver les meurtres du moment.

- Itinéraire d'un salaud ordinaire de Didier Daeninckx

L'histoire des années quarante aux années soixante dix racontée par un flic des services spéciaux passant de la traque des juifs et des communistes sous le régime de Vichy aux manipulations pour éloigner des cercles du pouvoir les communistes dans l'après-guerre, aux éxecutions sommaires des leaders révolutionnaires et indépendantistes dans les restes des colonies françaises, aux infiltrations dans les groupes d'extrême droite et aux déstabilisations des groupes de la gauche radicale. Une belle suite.

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