L’esprit saint du 11 janvier : être ou ne pas être Charlie Hebdo ?

Tuer au nom d’un livre, le Coran ! Ils ont provoqué des réactions de tout type : manifestations historiques de 4 millions de citoyens, augmentation des actes islamophobes et antisémites pendant le mois qui a suivi le massacre, mais aussi un record de déclarations politiques, de textes et de commentaires écrits, un torrent de mots pour comprendre, condamner, construire une pensée comme un livre de l’état de la société française.

60 romanciers ont réuni leurs textes dans un petit livre « Nous sommes Charlie » vendu au bénéfice de Charlie Hebdo.

La tuerie du 7 Janvier commise dans les locaux de Charlie Hebdo a coïncidé avec la sortie en librairie du livre le plus promu de l’année dans les media : « La soumission » de Michel Houellebecq. Ce même jour, sortait en kiosque le numéro 1177 de Charlie Hebdo avec un dessin représentant le mage Houellebecq annonçant qu’il ferait ramadan en 2022 et un article de Bernard Maris, l’économiste qui a été assassiné ce jour là et qui était un grand admirateur de Houellebecq. L’article défend le livre « La soumission » en tant que fable visionnaire d’une France pacifiée par un président musulman modéré qui rénove l’âme du pays à l’intérieur d’un empire musulman regroupant les pays du Sud de l’Europe et tous les pays qui bordent la côte méridionale de la Méditerranée. Bernard Maris met « La soumission » au niveau des grands récits qui ont marqué l’histoire de France.

« La France et sa propension à tout s’approprier en rachetant le crime par la culture. » Carlos Fuentes. La volonté et la fortune.

L’attaque de Janvier contre Charlie Hebdo et l’hypercasher s’est déroulée dans une chaudière en ébullition où depuis quarante ans se manifeste une crise économique avec une aggravation en 2007 causée par les subprimes aux Etats-Unis. Le pays est terrorisé avec 5 millions de chômeurs, une dette qui a atteint en 2015 100% du produit intérieur brut (PBI), une tension entre communautés qui revendiquent leurs religions comme identités prioritaires. En 2014 s’étaient déjà multipliés les actes islamophobes et antisémitiques en même temps que les interventions militaires en Irak et au Sahel.

Quelle est l’essence de l’expression « être ou ne pas être Charlie » ? Nous n’avons pas retrouvé la forme collective de la phrase « nous sommes tous américains » qui a été publiée dans le journal Le Monde après le 11 septembre 2001, mais beaucoup ont senti derrière ce slogan une injonction « d’être Charlie » et surtout les jeunes musulmans.

Une journaliste de la télévision publique Nathalie Saint Cricq a annoncé dans une mini chronique que des enfants dans une centaine de classes des écoles françaises avaient refusé la minute de silence en hommage à Charlie Hebdo et que des milliers d’Internautes avaient écrit « Je ne suis pas Charlie » sur des pages web et sur les réseaux sociaux. Elle a déclaré qu’il « fallait identifier ceux qui n’étaient pas Charlie pour les traiter et les intégrer. » : Identification forcée avec les victimes de Charlie Hebdo dont les fondateurs avaient été des soixante-huitards mais dont l’avant dernier directeur avait été Philippe Val devenu proche de Sarkozy et indirectement nommé par lui directeur de la radio publique France Inter de 2009 à 2014 où il a licencié les humoristes radicaux qui ridiculisaient la politique de Sarkozy.


Au moment où le gouvernement socialiste faisait référence systématiquement à l’esprit du 11 janvier (jour de la manifestation de 4 millions de personnes), il incluait dans la loi de compétitivité et de libéralisation de l’économie de Macron, un article limitant le droit d’enquêter sur le secret des affaires dans les entreprises. Finalement, grâce à la mobilisation des syndicats de journalistes, l’article a été supprimé du projet de loi Macron.

Alain Badiou a dénoncé le racisme de certains intellectuels et de la classe politique, dite de gauche, qui est au pouvoir depuis 2012 et produit des lois et des discours contre les travailleurs sans papiers. Pour Badiou, ces intellectuels ont provoqué l’islamophobie en parlant de conflit de civilisation, de défense du pacte républicain, de menaces sur la laïcité française et en invoquant les féministes indignées par la vie quotidienne des femmes arabes.

Les thèmes d’insécurité et d’immigration ont envahi tout l’espace social et politique débordant leur appartenance à la droite et à l’extrême droite. Ces intellectuels ont inventé la violence antipopulaire.

Certains d’entre eux, fiers d’avoir manifesté avec le peuple en janvier ne doutent pas que nous sommes entrés dans une guerre asymétrique contre des ennemis qu’il ne faut pas minimiser. Jean Loup Anselme, anthropologue et ethnologue qui a travaillé en Afrique sur les guerres ethniques entre peuples africains est revenu en France et dénonce systématiquement la recherche de fausses identités qui mène au communautarisme. Cette position contre les guerres d’identité est partagée par un secteur intellectuel qui rejette toutes les cultures régionales, les langues locales et les rites religieux au nom de l’universalisme français.

Cette position est perçue par les minorités comme un complexe de supériorité de la classe dominante qui voyage partout dans le monde et qui a les moyens d’adopter des identités multiples. Cela marque une dévalorisation de la nécessité légitime du citoyen de construire une identité sans tomber obligatoirement dans un mouvement identitaire et nationaliste comme celui du Front national de Marine Le Pen.

Il faut s’intéresser aux analyses produites hors de France comme celle du panaméen Olmedi Beluche dans Argenpress : « Que penserait le lecteur d’une revue importante publiée à Madrid qui ridiculiserait systématiquement les « Indiens » d’Amérique, leurs cultures, leurs croyances et leur « pacha Mama » ? Que penserait le lecteur d’une revue new yorkaise publiée par des blancs anglo-saxons qui présenterait régulièrement des caricatures sur les noirs africains, leurs coutumes et leurs croyances, comme la religion Yoruba, par exemple ? »

Shlomo Sans, juif israélien qui revendique la création d’un état palestinien a écrit « Il existe une différence fondamentale entre le fait de critiquer une religion ou une croyance dominante dans une société et le fait d’attaquer une religion d’une minorité dominée. »

Certains auteurs français se sont interrogés sur le type d’humour de Charlie Hebdo qui utilise des phrases stéréotypées dites par les électeurs du Front National comme « les immigrés font des enfants pour toucher les allocations familiales et les aides sociales » avec un dessin représentant des adolescentes enceintes enlevées par Boko Aram et à qui on fait dire dans une bulle « Touche pas à mes allocs » ! à propos d’enfants issus de viols commis par leurs tortionnaires. Ils dessinent un monde absurde, mettant dans une situation extrême ceux qui prononcent ce type de phrase pour qu’ils prennent conscience de l’imbécillité de leurs idées. Mais cette pratique est elle efficace ?

Plus que jamais, il faut développer une analyse critique des images. Albert Uderzo, dessinateur d’Astérix a commis un dessin avec la légende « moi aussi je suis un Charlie » après les événements de janvier dans lequel le seul signe lié à la tuerie de Charlie Hebdo sont les babouches qui viennent du monde arabo-musulman. On y voit Astérix projeter en l’air un ennemi dont il ne reste que les babouches sur le sol.

Il fait un amalgame évident entre les assassins, l’Islam et tous les Arabes, musulmans ou non.

Regis Debray, en tant que penseur des religions a dit « que le sacré républicain de la manifestation du 11 janvier se confronte à ce qu’un secteur de l’humanité considère comme un sacrilège. La modernité libère les archaïsmes parce que l’argent annule toutes les autres valeurs et si la politique ne s’affirme pas comme une religion, c’est le retour de la religion traditionnelle qui provoque une irruption de privé dans le public (par exemple, l’affirmation des signes religieux dans l’espace public) et il est très difficile de l’en exclure.

Manuel Valls, Premier Ministre, a parlé d’ »apartheid » pour qualifier d’une manière provocatrice la ségrégation à laquelle sont soumises certaines communautés sans assumer que c’est la politique de l’Etat qui est responsable de ce phénomène. Le Premier Ministre s’est appuyé sur des auteurs qui avaient écrit un livre « l’apartheid scolaire » sur le thème de la ségrégation éthique dans les collèges. L’ « Apartheid » a bien existé en Afrique du Sud comme politique de l’Etat et de la classe dominante. Valls veut faire assumer la responsabilité de la formation des ghettos à la volonté des immigrés eux-mêmes (communautarisme) quand des zones scolaires sont devenus dédiées presqu’exclusivement aux enfants d’immigrés parce que ceux des classes moyennes sont allées dans d’autres secteurs.

Pour revenir au livre de Michel Houellebecq sensé représenter les angoisses françaises et européennes face au futur, Shlomo Sand a assimilé « La soumission » au livre de Drumond publié en 1886 « La France juive » qui agitait une menace de judaïsation du pays. Houellebecq qui a qualifié l’Islam en 2001 de « la religion la plus con du monde » dans un interview au magazine « Lire » après avoir fait dire à son narrateur dans « les particules élémentaires » : « je sais bien que l’islam – de loin la plus bête, la plus fausse et la plus obscurantiste de toutes les religions – semble actuellement gagner du terrain ; mais ce n’est qu’un phénomène superficiel et transitoire : à long terme l’islam est condamné, encore plus sûrement que le christianisme. » sait qu’il peut être dangereux d’attaquer frontalement l’Islam.

Aussi dans « Soumission », il a préféré mettre en scène une France qui laisse arriver au pouvoir par le vote et avec la complicité de tous les partis politiques, excepté le Front National, un secteur modéré musulman inspiré des partis des « frères musulmans » existant dans certains pays arabes. Que cherche Houellebecq ? Une réaction du Front National du type de celle qui a eu lieu en Algérie quand dans les années quatre vingt dix la menace de la victoire électorale des « frères musulmans » a amené le gouvernement à assumer une guerre civile ayant fait 100.000 morts avec l’appui des services secrets et des intellectuels appuyant l’éradication islamiste ?

La fable de Houellebecq est subtile parce que son personnage principal ne présente pas l’arrivée au pouvoir des musulmans comme une menace et finit par se « soumettre » parce qu’il obtient des avantages financiers en tant que professeur d’université et surtout des avantages sexuels avec l’attribution de trois femmes dont une mineure de 15 ans. Ainsi Houellebecq ne risque pas de provoquer la colère des musulmans et laisse la réponse ouverte face à cette perspective.

Houellebecq ne croit pas en la social démocratie parce qu’elle ne prend pas en compte le désir d’enrichissement personnel comme mode narcissique de différenciation et considère les révolutions comme des phénomènes seulement destructeurs du passé qui obligent à reconstruire tout de zéro.

Dans « Soumission », sa position sur la religion semble s’être transformée. Il croit que l’homme moderne, lui compris, structuré par le rationalisme et la consommation a besoin de s’appuyer sur une religion pour trouver une paix intérieure et il rejette tout démarche politique.

Son personnage principal, le professeur d’université ressent un besoin de spiritualité religieuse, comme son auteur référent rappelé tout au long du roman, René Huysmans. Et comme l’Islam est la religion qui gagne du terrain dans le monde, le professeur se laisse convaincre que sa vie sera meilleure après sa conversion à la religion musulmane.

Il se soumet à la religion et laisse la société française face à cette alternative, soit le fantasme d’une invasion spirituelle de l’Islam soit le Front National, l’unique force capable de lui résister.

A l’opposé de cette position, les républicains français s’appuient sur la laïcité pour contenir la pratique religieuse dans les lieux de culte et dans la sphère privée, hors de l’espace public, dans un contexte français qui compte 5 millions de citoyens (7,5 % de la population) qui se considèrent de culture musulmane. L’Islam est devenue la seconde religion pratiquée en France.

La politique d’intégration de l’après guerre fondée sur l’école publique et la laïcité a permis l’accès d’une partie de la population d’origine étrangère à des postes de travail qualifiés et aux conditions de vie de la classe moyenne tout en respectant leur pratique religieuse.

Mais comme le dit la sociologue argentine Ivonne Bordelois : « Le rationalisme laïc peut se convertir aussi en religion oppressante quand il considère tous les croyants comme des êtres inférieurs superstitieux et ignorants. »

Pendant les trente dernières années, les quartiers populaires où vivent les étrangers arrivés récemment sont confrontés à la crise, au chômage, au trafic de drogue et en même temps à la diminution drastique des services publics, des travailleurs sociaux et de la police de proximité. Ils se sont transformés en ghettos soumis à la ségrégation et à la discrimination (contrôles d’identité beaucoup plus fréquents en fonction de l’aspect ethnique) où les habitants sont confrontés à plus des difficultés que le reste de la population pour trouver du travail et un logement.

La politique nationale de la ville a affecté des moyens importants dans les quartiers populaires axés principalement sur la rénovation du parc immobilier, profitables aux entreprises du bâtiment et ne prévoyant que rarement des programmes d’insertion pour les jeunes chômeurs des secteurs concernés.

Le Front national est le parti qui a le programme le plus strict pour limiter l’immigration. Il prévoit de réduire de 200.000 à 10.000 le nombre d’étrangers régularisés par an, en supprimant entre autres, le regroupement familial, alors que la France est devenue un des pays d’Europe qui accueille le moins d’étrangers (0,3 % de sa population). La moitié des régularisations concerne le regroupement familial et 11% ceux qui travaillent en France depuis plus de 10 ans (le gouvernement socialiste a augmenté de 50 % ce type de régularisation). Les réfugiés politiques qui obtiennent ne sont que 10.000 par an et 80 % des demandes sont rejetées contre 60 % dans le reste de l’Europe. Les expulsions d’étrangers en situation irrégulière sont passées de 9.000 par an en 2001 à 36.000 en 2012 et ont même augmenté de 10 % en 2014 avec les socialistes.

Le Front national veut aussi réduire l’entrée des étrangers venant des autres pays européens, supprimer le « droit du sol » pour ceux qui naissent en France de parents étrangers, supprimer de la constitution française la possibilité de régulariser les travailleurs clandestins et instaurer une politique d’assimilation interdisant la pratique de leurs cultures d’origine. Jean Marie Le Pen n’a pas manqué après les attaques contre Charlie Hebdo d’affirmer qu’il se sentait « Charlie Martel » en référence à la bataille de Poitiers contre les musulmans en 732 pour appeler à de nouvelles batailles.

Ce n’est pas en approfondissant l’exclusion d’une partie de sa population étrangère ou pas que la France peut faire face au défi de construire une société du XXIème siècle capable de faire des choix politiques sur les nouvelles technologies, l’environnement et des revenus décents pour tous liés ou pas à des emplois. Et le repli sur la religion pour supporter l’environnement technologique et consumériste comme le suggère Michel Houellebecq ressemble à un aveu d’impuissance. Les débats politiques peuvent s’articuler à la fois sur des faits et des croyances idéologiques qui définissent des transformations de la société, mais les religions se cantonnent aux croyances et aux systèmes de pensée. Si les citoyens devaient organiser la société à partir des religions, les conflits s’exacerberaient très vite.

Tiré d’un article publié dans la revue argentine Onteaiken

El espíritu santo del 11 de enero: ¿Cuál es la esencia de la expresión «ser o no ser Charlie»? Por Pierre Grenet http://onteaiken.com.ar/ver/boletin19/onteaiken-19-05-grenet.pdf

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