Extrait A contre-courant sur le Pilcomayo

Ce cinéma dit de voisins fonctionne à bas coûts, comme les nouvelles compagnies aériennes. Accès à tous, mais aussi processus hors du marché. Si le cinéma est métaphore de la société, alors, notre ville devient aussi la métaphore de notre cinéma. Les habitants vieillissent dans la vie et sur l’écran, ils transforment leurs rapports des deux côtés, c’est très étrange.

Camille intervient :

- Il vous arrive d’aborder des sujets historiques ?

- Oui, justement dans le film que nous sommes en train de tourner, « Le fantôme du Vienna », l’histoire se situe pendant la deuxième guerre mondiale. Le lien avec les personnages vivants aujourd’hui à Mar Verde est plus ténu que dans « le café de la plage » ou dans « la diva à la fourrure », mais ça touche ce qu’ont vécu leurs parents.

- Nous avons pris une chambre à l’hôtel Luxor et nous avons compris comment la patronne Paquita a été impliquée dans « le café de la plage ». Quand elle nous a raconté le film, on avait l’impression que l’histoire faisait maintenant partie intégrante de sa vie, dit Liliana.

- Oui et dans « La diva à la fourrure », reprend Dito, l’action est centrée autour d’un atelier de confection et d’un élevage de ragondins. C’est une spécialité de la région qui est très riche pour l’imaginaire. L’animal rongeur de la lagune, porteur d’une fourrure a été très à la mode, il y a quelques années. Aujourd’hui, les défenseurs des animaux critiquent cette activité et comme vous savez, les femmes s’habillent de moins en moins avec des fourrures naturelles. L’activité est donc en déclin. Il y a eu des licenciements douloureux dans plusieurs ateliers. Mais nous n’avons pas voulu insister sur cet aspect. Nous avons beaucoup discuté avec les ouvrières. Certaines avaient déjà joué dans un film précédent et à partir de leurs histoires personnelles, j’ai élaboré un scénario. Cela n’est donc pas considéré comme un documentaire et pourtant le tournage s’est fait sur les lieux de travail et dans les maisons du village. J’ai créé une distanciation avec les personnages en inventant des développements et en créant une dramaturgie. J’ai joué à fond sur les fantasmes qu’inspire la fourrure et sur le fait qu’en fabriquant les manteaux, une d’entre elles se rêvait en vamp de casino. Et la protagoniste dans le film nous a dit que cela l’avait aidé à aller jusqu’au bout d’un changement dans sa vie qu’elle n’osait pas entreprendre, que son rôle avait eu l’effet d’une thérapie.

- L’image transforme, mais tout dépend quel est l’intention de l’opérateur : si c’est de plaquer des idées toutes faites ou d’ouvrir des perspectives, dit Camille un peu doctement.

- Intéressant, mais nous évitons de nous poser trop de questions pour ne pas nous paralyser. Aujourd’hui, nous accumulons les projets et on veut surtout en susciter de nouveaux pour jouer sur la multiplicité. On travaille sur plusieurs histoires en plus du « fantôme du Vienna », dont une qui pourrait être assez burlesque : «Le fumeur de pipe qui voulait construire une colline ». Cela se construit autour d’un personnage très fantasque et rêveur qui invente un monde de fumée. Il est définitivement considéré comme « à part » dans le village le jour où une jeune femme avec qui il a une relation le convainc d’aller parler à son père. Au moment d’aborder les questions du mariage et de la bague au doigt, il sort sa pipe, l’allume et en gonflant ses joues, il parvient à faire sortir de sa bouche deux cercles réguliers bien que flottant dans l’air. Le père s’indigne, le traite de fumiste et met fin à ses illusions d’union avec sa fille. Après, il vivote comme artisan et il alimente régulièrement les chroniques du village avec ses projets. Celui sur lequel nous allons centrer l’action du film en imaginant qu’il entraîne l’adhésion de tous, c’est l’idée d’élever une colline artificielle au bord de la lagune. Il veut creuser la lagune pour faire une cuvette qui recueillerait l’eau pendant les périodes de montée de son niveau et récupérer la terre pour façonner un vallonnement sur lequel on pourrait bâtir un quartier. Il pense que cela résoudrait les problèmes d’inondation et que surtout cela mettrait en valeur le bord de mer. Il prétend que le pays n’est pas sensibilisé aux charmes de Mar Chiquita parce que les côtes qui l’entourent sont désespérément plates et n’offrent aucune perspective dégagée sur l’horizon maritime, alors que c’est un des très rares endroits d’Argentine où le soleil se couche dans la mer, toute la côte Atlantique ayant sa façade à l’Est.

Nous allons multiplier les scènes avec ses amis compères en projets, celui qui veut élever des crevettes géantes dans des bassins couverts par des grillages sur lesquels les poules défèquent pour organiser la chaîne alimentaire, l’avocat gauchiste féru d’histoire, etc…

Camille ne demande qu’à voir comment ils mettent tout cela en images.

- Comment voulez vous faire ? Demande Raùl qui s’inquiète de voir le temps passé, on peut vous inclure dans l’équipe. J’ai cru comprendre que vous aviez une caméra, cela pourrait enrichir nos prises de vues.

- Oui, pourquoi pas, laissez moi observer votre façon de travailler et ensuite je pourrais vous faire quelques plans. Mais j’aimerais aussi visionner aussi ceux que vous avez déjà tournés, répond Camille

- Affaire conclue, Reprend Raùl, et maintenant, cela vous dit d’aller déjeuner ? Il ne faut jamais tourner le ventre vide et Flora nous a promis des bonnes milanaises dans son petit restau à côté.

Flora est une mamma italienne qui fait les meilleures pâtes du village et tous les plats italiens, mais surtout piémontais, bañacauda, cette fondue de légumes à l’ail et aux anchois, et le vitel toné, comme on dit en Argentine pour le vitello tonnato, ces tranches fines de veau avec mayonnaise et thon. Mais c’est un jour à milanaise et éventuellement à empanadas de viande. Raùl prend les choses en main, après un bref tour de table pour lever les éventuelles réticences de leurs visiteuses, il commande des milanaises pour tous avec une bouteille de Cabernet Sauvignon.

- Oui, ce n’est pas la peine d’éviter le vin, nous ne pouvons pas tourner avant 17 heures et moi, j’ai bien l’intention de faire la sieste. En fait, nous devons nous adapter aux horaires du village, nous ne pouvons pas paralyser toute l’activité. C’est comme si nous avions ouvert un commerce de plus à Mar Verde. Il faut qu’il s’inscrive dans la vie locale.

- Hein Flora, lance-t-il, qu’en penses tu ? Tu nous vois avec notre enseigne « Los muchachos de la paluche » à côté du pépiniériste, du garage Lopez et de ton restaurant ?

- Et oui, lui dit Flora, tout le monde y passe, un jour ce sera mon tour. Ils vont broder sur ce que je leur raconte, je suis sûr qu’ils ont déjà un début d’histoire. Ensuite, ils fabriqueront ça aux petits oignons, on mangera bien, ils mettront cela en boite et ce sera un épisode de plus de Mar Verde projeté au cinéma « Las Tipas ».

« Just a perfect day » de Patti Smith, Flora a choisi sa musique !

- Nous avons déjà une partie de la bande son pour « La déesse Ansenuza », dit Raùl en souriant. Nous voudrions embarquer Flora dans la légende indienne de la lagune. Ce serait une piémontaise nostalgique et hippie qui, à force de recherches ésotériques sur le rapport à la nature aurait des visions au bord de la lagune. L’idée nous plait de mettre une piémontaise aux prises avec le palais de cristal d’Ansenuza et les guerriers Sanavirones avec leurs ‘macanas’ très spéciales qui se terminaient par un garrot triangulaire.

- Ce qui est intéressant, c’est plus les fantasmes sur ces cultures que ce qu’il en reste. Reprend Dito. Ici, les références au monde indien sont très limitées et très péjoratives. Dans la province de Cordoba, on considère généralement que tous les habitants autochtones étaient des « Comechingones », mais en fait, dans la région de Mar Chiquita, vivaient surtout les Sanavirones, de type andin et amazonide, autant cultivateurs que chasseurs pêcheurs. Mangeurs de poissons et de gibiers, mais aussi de maïs, de pommes de terre et des fruits du chañar et du piquillin, ils étaient souvent en guerre avec les hênia-kamiare, des barbus qui vivaient dans des maisons en pierre semi enterrées et que les espagnols ont appelé Comechingones en transformant le cri ¡Kom-chingôn signifiant « mort à eux ». Les Espagnols ont d’ailleurs mis en application la formule, puisqu’ils les ont quasiment tous exterminé. Il semble que les Sanavirones habitaient de grandes maisons construites avec des végétaux qui abritaient jusqu’à quinze guerriers et leurs chevaux et qu’ils ont réussi à dominer leurs voisins Comechingones, après l’arrivée des Espagnols.

- Raùl reprend le fil de l’histoire imaginé pour le film avec Flora en la regardant s’activer derrière le comptoir. Les Sanavirones ont dû se plaire sur les rives de la mar chiquita et avoir une période faste, comme les Incas au bord du lac Titicaca. Enfin, cela doit être l’idée du personnage joué par Flora. Elle les imagine chevauchant sur les chevaux amenés par les Espagnols, profitant des eaux poissonneuses de la lagune et cultivant le maïs. Elle se persuade que ce site a été florissant. Elle rêve à une civilisation dont elle se sentait très éloignée par ses origines piémontaises jusqu’à ce qu’elle découvre un possible métissage du côté de sa grand-mère.

- C’est un genre de métamorphose, s’enthousiasme Camille.

- Exactement, mais pour aller plus loin, il faut que nous parlions avec elle. Nous interprétons, ouvrons des pistes à partir du vécu de chacun et du potentiel.

- Alors, vous êtes des accoucheurs des réalités inconscientes, los muchachos de la paluche ? A propos, j’imagine que vous avez choisi ce nom pour les petites caméras discrètes qui ont permis de filmer discrètement.

- Oui, c’est un copain français qui nous a offert cette caméra après un tournage clandestin qu’il avait fait avec nous dans une usine. Nous l’avons gardé et nous avons choisi le nom aussi en hommage à Jean Rouch et à Godard qui avaient participé à sa conception. On se prend pour des ethnologues de la nouvelle vague, même si on travaille à domicile, Raùl se met à rire. En plus, le copain nous a dit que cela voulait dire « main » en argot et cela nous plaisait d’afficher notre côté « amateur », ceux qui font tout à la main, sans gros équipements techniques, qui se paluchent tout le boulot. Raùl repart d’un éclat de rire. Ici, on dit « palouch », les gens aiment bien comment cela sonne.

En prenant le café, ils mettent au point le programme de l’après-midi.

- Nous avons réussi à réaménager pour le tournage du jour deux salles de l’hôtel Vienna qui ont été épargnées par les eaux, avec l’aide de la Mairie, explique Dito. Ca restera après comme un témoignage du faste des années quarante au bord de Mar chiquita.

Los muchachos remettent à Camille et Liliana deux exemplaires du script du « Fantôme du Vienna » en leur indiquant la scène qu’ils allaient tourner plus tard, après la sieste et un document sur Mar Verde. Ils encouragent Camille à amener sa caméra pour filmer. Ils conviennent de se retrouver sur place, au Vienna à 17 heures.

En repartant vers leur hôtel, Camille, réalise qu’elle va retrouver une configuration bien connue avec Nadia, mais elles inversent les rôles avec Liliana et, en plus, elles vont faire les doublons des muchachos. Couple de cinéastes femmes face à des hommes. Elles s’installent à l’ombre dans le jardin du Luxor pour parcourir les documents des muchachos. Paquita regarde partir les pêcheurs qui rentrent aussi faire la sieste chez eux. Le café de la plage se transforme en Vienna.

Elles lisent d’abord la note sur les inondations à répétition du village et sur l’hôtel Vienna. Mar Verde a toujours vécu au rythme du va et vient des eaux sur des cycles de plusieurs années, comme des marées décennales. De 1946 à 1957, la sécheresse ramena les eaux à plus de 3 kilomètres du centre balnéaire, pendant la décennie de la première présidence Péron. L’eau remonta après la chute de Péron jusqu’à une inondation du village en 1959. La période de l’eldorado touristique se situe entre 1968 et 1976 avec plus de cent hôtels en fonctionnement, un casino et des milliers de touristes qui les fréquentaient. Le coup d’état militaire qui a réprimé dans le sang et la disparition les espoirs d’émancipation de la jeunesse et du mouvement ouvrier a coïncidé avec l’inondation dramatique qui a enseveli plus de soixante pour cent des habitations du village et des hôtels mais s’est arrêtée mystérieusement aux pieds du Vienna né sous des hospices nazis. Il a donc été un des seuls à pouvoir continuer son activité pendant la dictature et s’est même enrichi du casino qui a été transféré dans ses murs.

Les eaux ont fini par envahir les sous-sols de l’hôtel à la fin de la dictature. Il a été définitivement fermé en mille neuf cent quatre vingt cinq peu de temps après le retour de la démocratie.

Camille se retourne vers Liliana, impressionnée par cet événement aquatique qui a marqué l’année de sa naissance, celle où elle a été portée par deux eaux, celle de sa mère et celle du grand océan Atlantique sur un voilier que ses parents avaient nommé ‘Gaïa’ en hommage à la terre mère de la mythologie grecque revue par les hippies. «Ondine surgie des eaux, au moment où mon pays sombrait. Je connaissais le vol de papillon qui déclenche des phénomènes en cascade d’un bout à l’autre de la planète, mais ne te charge pas trop de connexions ésotériques ! » Dit Liliana avec l’intention d’exorciser le songe qui semble envahir Camille.

Les propriétaires de l’hôtel Vienna voulaient en faire ‘le’ palace de la pampa humide à la réputation internationale. Les dimensions monumentales du bâtiment de style ‘rationaliste’ visaient en plein triomphe nazi, en 1940, l’année de l’invasion de la France à exporter l’architecture berlinoise dans le nouveau monde, comme un symbole de l’ordre mondial à venir. Les trois premières années de la guerre mondiale permirent la construction du secteur le plus luxueux avec vingt huit suites prolongées par un grand balcon qui donnait sur la lagune. Marbre de Carare, granit, cristal ornaient sols et murs et plafonds des salles qui proposaient aux résidents, une bibliothèque, une succursale bancaire, un central téléphonique performant pour atteindre le monde entier, un centre de soin avec un personnel médical et même un chirurgien pour des interventions urgentes et pour d’éventuelles changements d’identité. C’était le seul hôtel de la région qui bénéficiait d’une climatisation permanente avec air conditionné et chauffage. Une centrale électrique et une tour de vingt mètres de haut pour la réserve d’eau douce et les communications longue distance assuraient l’autonomie de l’établissement.

Max Conrad le directeur de la succursale argentine d’un géant allemand fabricant de tubes a investi vingt cinq millions de dollars en pleine guerre mondiale pour ériger un palace de thalassothérapie dans la petite ville de Mar Verde. Herr tubazo, comme le surnomme los muchachos dans le film a créé un nouveau monde protégé pour les hiérarques nazis. En Allemagne, le même groupe industriel a largement utilisé dans ses usines les travailleurs forcés en sursis dans les camps d’extermination. Il a fait fortune et los muchachos signalent qu’il est devenu Numéro un mondial en absorbant un concurrent français avec l’aide d’un financier qui se porte acquéreur de l’exploitation des gisements de Lithium en Bolivie.

Herr tubazo avait veillé à assurer un approvisionnement sécurisé pour l’hôtel. Il avait accumulé plus de dix mille bouteilles de vin européen, principalement français dans ses caves. Tous les aliments étaient amenés de Buenos Aires ou produits sur place dans l’enceinte privée attenante à l’hôtel avec un élevage de poulets et de cochons couplé à un abattoir. Les pâtisseries et la glace étaient également fabriquées sur place.

Les repas étaient servis dans une salle à manger soigneusement décorée avec des tableaux de maître européens, dont un Cézanne et un Utrillo qui devaient cohabiter avec des drapeaux nazis. Les tables étaient dressées avec de la vaisselle anglaise, des couverts en argent et des verres en cristal, les menus étaient imprimés avec l’aigle à deux têtes.

Herr Tubazo avait évité les contacts locaux et recruté presque tout son personnel parmi des familles allemandes de Buenos Aires. « Contrairement à los muchachos qui choisissent presqu’exclusivement les protagonistes du film dans le village », pense Camille.

En 1943, le pouvoir Argentin était occupé par des militaires qui avaient fait un coup d’état un an plus tôt et étaient sympathisants des dictatures fascistes allemandes et italiennes. La guerre mondiale menée par les pays de l’Axe avait obligé chaque pays à prendre position d’un côté ou de l’autre. L’Argentine était restée neutre et avait refusé jusqu’alors, malgré les pressions américaines et anglaises de rejoindre le camp allié, contrairement à son grand voisin, le Brésil. Le colonel Peron était vice-président de la nation et secrétaire d’Etat au travail. Il sut créer des liens étroits avec les syndicats et soigner son image auprès des masses populaires en suivant le modèle de celui qu’il ne renia jamais : Benito Mussolini.

Début 1944, les alliés ont fait céder les militaires en mettant l’or argentin détenu dans les banques américaines sous embargo et en asséchant leurs livraisons d’armes à l’Argentine qui a déclaré la guerre aux pays de l’Axe.

Dans la pampa gringa où les familles piémontaises étaient majoritaires, la plupart des hommes politiques étaient membres du parti radical. A Mar Verde, Omar Pusetto avait été élu Maire plusieurs fois sous cette étiquette radicale. Il représentait les intérêts des petits propriétaires terriens tout en incarnant une vision républicaine et démocratique. Il avait créé la première coopérative d’électricité de la région en s’appuyant sur l’esprit collectif de ses administrés qui s’étaient déjà regroupés dans une coopérative laitière.

Camille se lance dans la lecture du script.

La première scène du film se passe en mars 1945 dans le café Goldoni sur la place centrale du village. Une bonne partie des habitants du village est venue fêter la déclaration de guerre contre les nazis et les fascistes italiens. Le Bonarda, un vin rouge espumante, coule à flot. Un violoniste et un bandonéoniste jouent des tangos, des couples sont enlacés sur une piste de danse. Les gringos font tournoyer leurs femmes. Les plus vieux qui connaissent bien les pas entrainent les plus jeunes en leur donnant quelques indications. Plusieurs drapeaux argentins ont été fixés au mur à côté de celui de la société piémontaise et de celui du club de football.

Le texte précise les mouvements de caméra. Un groupe accoudé au bar devient l’élément central de la scène. Une discussion animée porte sur le moment tant attendu de cette déclaration qui doit redonner sa fierté au pays. « Tu as bien fait dans ton discours tout à l’heure de dire que l’heure était grave, que personne ne peut se réjouir d’envoyer des soldats se battre et risquer la mort, mais qu’il était temps de laver l’honneur perdu du pays. Ah, et c’était bien aussi de rappeler qu’il y a déjà eu des centaines de volontaires qui se sont engagés dans les rangs des alliés. On a tendance à dire que c’était surtout des jeunes d’origine anglaise, alors tu as eu raison d’insister sur le fait que nous avions aussi envoyé nos enfants, che ! Je ne sais pas si mon fils va être appelé, il va me manquer à l’exploitation, mais enfin, si le pays en a besoin ! » L’homme qui s’adresse au Maire est un grand gaillard qui porte un béret sur la tête et une grande ceinture de toile autour du ventre. Il est sûr de lui, on comprend que c’est un producteur de lait qui a un troupeau de plusieurs centaines de vaches. « Oreste, on a passé une étape importante, mais tu sais que les fascistes ont encore beaucoup de soutien dans le pays, et pas loin d’ici si tu vois ce que je veux dire, soyons prudents, et faisons la fête tranquillement ! » Le Maire s’éloigne et va saluer d’autres habitants.

Il est précisé que la caméra doit s’attarder sur les danseurs et puis le Maire s’éclipse et sort dans le patio à l’arrière de la salle pour aller retrouver un homme athlétique et au visage affuté qui se tient à l’écart. Il faut qu’on comprenne qu’il ne doit pas être vu dans cette réunion. « Hola Carlos. Ca y est ! Enfin ! Mais on verra si ce gouvernement fantoche va jusqu’au bout en confisquant les biens de tous ces nazis. J’espère que nous serons vite débarrassés de ce nid d’espions installé au Vienna. » « Je ne suis pas sûr, d’après mes informations, Peron joue un jeu subtil en donnant des gages aux américains, mais il épargnera les amis qui peuvent lui être utiles. Spruille Braden, le nouvel ambassadeur américain qui s’active beaucoup auprès de l’opposition et en particulier de votre parti m’a averti qu’on ne pouvait pas compter sur un homme qui a déjà fait beaucoup de déclarations contre l’impérialisme américain accusé de trop interférer dans les affaires internes du pays et qui a de plus en plus d’appuis dans les masses populaires. D’un autre côté, nous commençons à avoir nos entrées à l’hôtel Vienna et cela peut être un bon moyen de surveiller leurs manœuvres. J’ai même commencé à gagner la confiance de Herr Tubazo, il me connait sous le nom de Guevara et mes ascendances Linch du côté de ma mère ne l’ont pas encore alerté sur mes accointances anglo-saxonnes. En fait, les petits avions que nous fabriquons avec mon cousin Santini l’intéressent et il sait que nous avons un terrain d’aviation à peine à dix kilomètres d’ici, à côté de l’usine. De plus, je crois qu’il n’est pas insensible au charme d’Helena. D’ailleurs, elle m’accompagnera au dîner qu’il donnera dans sa superbe salle de restaurant. »

Ce diner fera l’objet du tournage, le soir même, se rappelle Camille. Elle lit rapidement le déroulement de la scène.

En feuilletant la suite du script, elle s’arrête sur ce qui semble une des scènes centrales du film où apparaît Hitler : Péron arrive dans sa grande Cadillac noire pour rencontrer le Führer. Les deux hommes, l’un en pleine ascension du pouvoir argentin et l’autre en train de perdre son entreprise de terreur en Europe se retrouvent pour imaginer leur nouveau Monde en Amérique. Ils parlent de soutien populaire, de comment conforter l’appui des syndicats à leur égard. Hitler part ensuite dans une diatribe sur les juifs qui, d’après ses informations, étudieraient la possibilité de venir s’installer massivement en Patagonie s’ils ne pouvaient aller en Israël. Il explique à Peron l’importance d’appliquer en Argentine un politique de mise à l’écart des juifs. Peron, sans contredire le Führer manifeste une distance avec ces propos. Mais Hitler veut surtout négocier les conditions de l’accueil d’un gouvernement nazi en exil, en cas de défaite allemande dans le conflit mondial et Peron cherche comment faire avaler ça à la communauté internationale et éviter d’en faire un casus belli avec les Etats Unis. C’est sur ce sujet qu’il y a des discussions pour éviter que les Etats-Unis n’en fassent un cas de casus belli contre l’Argentine.

Camille s’intéresse ensuite à l’épisode où après la débâcle allemande en Europe, Martin Scholz, le chef de la sécurité est devenu le maître des lieux.

Herr Tubazo est parti quelques mois après l’inauguration de l’hôtel cinq étoiles dont la construction a été achevée fin mille neuf cent quarante cinq avec quatre vingt chambres luxueuses, plusieurs salles de restaurant, une piscine d’eau douce, une autre d’eau salée, des salles de massage et de balnéothérapie avec la boue de la lagune.

Martin Scholz accueille un homme affaibli au regard un peu vide qui est accompagné par un colosse. Ils parlent tous trois en allemand. Ivan Popovic, un prêtre croate présente le troisième homme : « Voici Klaus Barbie qui a fait un long périple pour parvenir jusqu’ici. Outre ses activités bien connues dans la SS et la Gestapo, en particulier en France où on lui doit, entre autres, l’élimination de Jean Moulin, celui qui avait fédéré tous les groupes de résistants. Depuis, la fin de la guerre, sa connaissance des milieux communistes acquise lors des interrogatoires menés par ses services a été très utile pour contrecarrer l’expansionnisme soviétique en Europe. Les américains l’ont reconnu et ils nous ont aidés à le faire sortir d’Allemagne. »

Ils se retrouvent dans un petit salon après le dîner et on entend Martin Sholz demander au prêtre catholique si les travaux de la chapelle avancent bien. « Surtout dites-moi si vous avez des soucis pour terminer ce magnifique projet à Mar Verde. Avec l’expérience de la construction du Vienna, je peux tout solutionner dans la région, et si c’est un problème de fonds, vous savez que vous pouvez compter sur moi. »

Camille cherche Liliana pour lui faire partager son étonnement :

- Je ne m’attendais pas à croiser si tôt le souvenir de Klaus Barbie en Argentine. Tu sais, c’est vraiment l’incarnation du nazi pour nous, celui qui s’acharnait contre les résistants, on l’appelait le boucher de Lyon et je me suis intéressé à lui, parce qu’il a repris du service dans la répression des guérillas latino américaines et en particulier dans la traque du Che en Bolivie.

- Oui, j’ai vu et je suis assez étonnée que los muchachos aient attaqué un sujet aussi sérieux. Cela n’a pas dû être simple, parce que cela remue beaucoup de choses autour du péronisme et de la communauté croate qui est assez importante dans la ville.

- C’est ce qui me paraît intéressant à comprendre. Je me demande, par exemple, comment ils ont eu l’accord de la Mairie qui est devenu propriétaire des ruines de l’hôtel. Et puis, j’ai l’impression que les apparitions de tous ces personnages historiques très forts ne sont là que pour tendre le récit, mais ils ont surtout voulu faire une fiction d’aventure romantique dans le voisinage d’un lieu de fantasme qui allie le luxe et le mal absolu. Un peu : les villageois contre Dracula. Tu as vu aussi que pour ce film, ils ont fait appel à des acteurs professionnels pour Hitler et Peron. Je pense que c’est aussi un enjeu de confrontation entre les villageois et les acteurs professionnels de la capitale. Cela créé un ressort dramatique en parallèle du thème principal du film, autour du prestige de la capitale et l’intrusion d’un pouvoir lointain et intouchable qui vient perturber l’équilibre et aussi les rivalités locales.

- J’aime bien le basculement, reprend Liliana, qui montre le rôle des américains, pas longtemps restés dans le camp des progressistes. Après leur lutte contre les nazis, on les voit prêts, tout de suite après la guerre, à utiliser ces mêmes nazis pour éliminer tous les mouvements apparaissant plus ou moins liés au communisme. Et c’est important de rappeler comment ces nazis ont pu tranquillement s’installer dans le pays, tu te rappelles qu’Eichman, le haut responsable de la solution finale et le médecin expérimentateur des camps Menguelé ont pu échapper à la justice internationale plusieurs années sans être inquiétés.

- Oui, je suis curieuse de voir comment ils se débrouillent avec ce passé. On y va ? Je prends ma caméra et on part ?

En s’approchant de l’hôtel Vienna, elles contournent une avancée de la lagune qui a submergé des quebrachos. L’eau salée a pétrifié les arbres. Appels au secours : les végétaux sont morts étouffés. Des suppliciés de l’histoire naturelle corrigée par les interventions humaines. L’aquifère guarani, un continent d’eau douce alimenté par les grands fleuves Parana, Uruguay et Paraguay court sous la terre. Grand comme la France, l’Espagne et le Portugal réunis, ce lac de la triple frontière Argentine, Brésil et Paraguay est pompé et convoité par tous, y compris par le grand voisin du Nord. La mar chiquita doit son destin maritime du troisième millénaire à sa position unique, en bordure de ce gigantesque réservoir d’eau douce. Contrairement aux grands déserts de sel à l’est de la cordillère, il est baigné par les eaux souterraines précolombiennes qui s’infiltrent jusqu’à lui et viennent s’ajouter à celles des fleuves Dulce, Suquia et Xanaes qui convergent vers ses côtes. Au-delà des cycles longs de sécheresse et d’humidité, l’agriculture intensive et la déforestation ont modifié les débits des fleuves.

La Mar Chiquita connaît des marées au long cours qui dévastent paysages et lieux de vie des populations habitant sur ses rives. Tour à tour mer morte pour les poissons avec des îles sauvages propices à la nidification des flamants roses quand la salinité atteint ses niveaux les plus élevés et paradis des pejerreyes quand l’eau revient. Poumon de cette pampa balayée par des vents parfois violents qu’aucun obstacle ne freine. L’aquifère guarani, resurgit en vagues successives et remonte à la surface au milieu de ce territoire colonisé successivement par les Espagnols, les Italiens, les Nazis et les Croates. Retour du refoulé, l’eau inspirée sculpte en avançant les marques des êtres vivants martyrisés par les conquérants.

Camille filme la lagune jonchée de squelettes. Elle s’étonne que la municipalité n’ait pas réussie à éradiquer les stigmates végétaux de l’inondation, alors qu’elle a organisé le dynamitage de presque tous les bâtiments submergés.

Elles arrivent aux abords de l’hôtel Vienna. De loin, il ressemble plus à un bunker de la dernière guerre à qui on aurait percé des fenêtres qu’à un palace. Les pieds dans l’eau, on peut aussi le voir comme une île forteresse, un fort boyard latino américain dont on ne sait plus s’il a été construit pour se défendre des attaques des indiens, des alliés, des subversifs ou des fantômes de tous ces disparus.

Elles repèrent le secteur aménagé pour le tournage à la façade peinte qui tranche avec la décrépitude générale du bâtiment. C’est le côté de l’hôtel que l’eau n’a pas encore atteint. Avec une jolie couleur ocre sur un mur, quelques fenêtres et une porte surmontée d’une enseigne « Hôtel Vienna », un semblant de faste pose le décor.

A l’intérieur, elles croisent Raùl qui les accueillent à bras ouvert. « Tout se met en place. Les comédiens sont là, ils se préparent. La cuisine est en pleine activité, on va tourner le dîner avec de vrais plats. Faites un petit tour rapide, après je vous expliquerai comment cela va se passer. » Elles saluent les volontaires qui se débrouillent dans une des pièces débarrassées des gravats pour composer des salades. Dans un patio, d’autres ont aménagé un coin grillade pour préparer un asado qui sera servi aux invités de Herr tubazo et ensuite à toute l’équipe de tournage. Dito est assis sur un parapet. Il est très concentré, le script sur les genoux. A ses côtés se trouve le beau garçon qui joue le fils de famille, espion héroïque. Il lui donne des indications pour la scène. En voyant les visiteuses, il s’interrompt un instant pour faire les présentations. « Voici Edgardo, alias Carlos Guevara. D’habitude, c’est notre médecin. Sa femme est jouée par Lidia qui s’occupe de l’office du tourisme de Mar Verde. » Dito manifeste son intention d’écourter le dialogue en s’adressant directement à Edgardo.

La salle de restaurant est la seule qui a fait l’objet d’une remise en état soignée. Camille et Liliana découvrent des murs ornés de tableaux, un lustre qui peut faire illusion, et plusieurs tables rondes qui ont été dressées avec des nappes blanches. La table principale doit accueillir les six convives de la soirée. Couverts en argent, verres à pied et assiettes en porcelaine attendent les honorables invités du couple Conrad : Herr Tubazo et son épouse Margret. Les projecteurs sont prêts ainsi qu’une caméra sur son pied. En sortant, elles remarquent un aigle à deux têtes qui rappelle le contexte germanique du lieu. Raùl arrive et leur commente. « Nous n’avons pas voulu charger l’ornementation nazie. On imagine qu’en fonction des invités, ils rajoutaient des symboles plus ou moins clairement attachés au régime nazi. On a pensé que cette armoirie de l’empereur d’Allemagne pouvait fasciner un homme comme Max Conrad. Puissance et domination de l’Europe, du Saint Empire romain germanique jusqu’au troisième Reich.

Raùl est omniprésent, veille à tout, a un mot d’encouragement pour tous les acteurs. C’est le soleil des muchachos, aux antipodes du sombre et ténébreux Dito.

- Ce qui pourrait être intéressant, c’est que vous fassiez des gros plans sur Edgardo. Dans nos séries, on fonctionne beaucoup en images rapprochées pour accentuer le côté intimiste. Pour le fantôme de Vienna, on a voulu modifier notre façon de filmer, mais il faut peut être revoir cette question. Je vous propose de vous poster ici, il désigne un emplacement qui ne gênera pas les prises de vues de la caméra principale et de cibler Edgardo que l’on va asseoir juste en face.

- D’accord, je ferai de mon mieux, lui répond Camille.

Liliana retient Raùl pour comprendre qui sont les acteurs du jour. Il leur dit rapidement : « Max et Margrit sont joués par un couple d’ingénieurs allemands qui travaillent depuis des années dans la société Santini qui fabriquent toujours des avions, cette coïncidence nous a plu. Ils habitent Mar Verde et cela fait longtemps que nous les faisons participer à nos films. C’est formidable, parce qu’ils ont l’âge et l’accent nécessaire pour le rôle. Jorge est professeur au collège. Il incarne le grand propriétaire terrien venu de Buenos Aires, ami de la famille Conrad et sa femme de cinéma est Susana, une peintre installée à Mar Verde. Les serveurs et serveuses sont des jeunes de Mar Verde qui assument toujours plusieur rôles dans nos films. Ils se connaissent tous, c’est comme une troupe. »

Ensuite il part pour rassembler tout le monde et organiser la mise en place. Camille se concerte avec Liliana, parcourt le script de la scène et installe sa caméra.

Le monde des années quarante est recréé par le village des années deux mille dix. Liliana prend des notes : « Inversion des rôles. Le personnel était recruté à Buenos Aires dans les familles allemandes, le village était tenu à l’écart et maintenant, il a droit de citer à l’intérieur du palace. Les Guevara sont partis ailleurs. La famille Santini, toujours aux commandes de l’usine, s’est rapprochée du pouvoir péroniste. Elle n’a pas voulu participer à un film qui risque d’apparaître anti-péroniste ‘gorilla’.

Silence dans le Palace, on tourne ! Herr Tubazo et Margret, leurs amis grands propriétaires terriens : Hector Lasalle et son épouse Clara, Carlos et Helena s’avancent dans la salle à manger. Herr Tubazo fait signe à Helena de prendre place à sa droite, laissant la gauche à Clara. On remarque l’élégance du couple Lasalle qui ne manque pas une occasion de souligner les origines françaises de la famille en soignant ses tenues vestimentaires. Carlos arbore une veste de lin crème près du corps qui accentue son allure sportive et Helena, une robe subtilement décolletée. Jeunes et beaux, ils doivent inspirer confiance à leurs hôtes et leur donner envie de les associer au Landesgruppe, le parti nazi très structuré en Argentine à cette période.

Herr Tubazo vante les mérites de son palace qui atteint les meilleurs niveaux des établissements comparables en Europe. Il décrit les différents bassins qui permettront de bénéficier des bienfaits de l’eau de la lagune. Il est particulièrement fier de la qualité de ses produits. Il insiste sur tout ce qu’il avait fait venir de Buenos Aires. Les Lasalle s’émerveillent devant ce lieu encore méconnu des Argentins. Ils évoquent une balade en bateau qui les a fait approcher des flamants roses. Hector se dit heureux que l’Hôtel Vienna propose sur sa carte la meilleure viande Angus du pays provenant d’animaux élevés sur ses terres de la Province de Buenos Aires. Camille filme avec attention le visage de Carlos qui est souriant et se retourne de temps en temps vers Helena pour lui donner confiance. Il s’anime pour exprimer sa satisfaction, il espère que l’hôtel Vienna va développer l’activité de la région et la faire sortir, dit-il, de son côté provincial dû à l’occupation des terres par une multitude de petits propriétaires piémontais. « Ici, on est loin de l’activité éclairée de la Société rurale. On sent bien que le progrès arrive très lentement, dit-il, en regardant Hector Lasalle. Nous avons besoin de grands investisseurs. Il faut que le tourisme se développe et que l’on transforme les produits agricoles sur place. Helena est championne de Golf. Elle aimerait beaucoup créer un centre en bordure de la lagune si une clientèle adaptée fréquentait les lieux. »

- Vous donnez l’impression d’être tous les deux très entreprenants, dit Herr Tubazo. Et vous jouez, où, ma chère Helena en attendant le club de Mar Verde ?

- Je fais des tournois un peu partout à Buenos Aires, Mar del Plata, Mendoza. Et dans la région, je vais à Cordoba et dans la Sierra, à La Cumbre. Le club de la Cumbre est fantastique, je crois que je m’en inspirerai pour concevoir celui dont je rêve avec des collines aynt la vue sur la Mar Chiquita.

- Quel beau projet. Je pense que cela complèterait très bien nos équipements de l’hôtel Vienna. Vous savez, j’ai beaucoup d’amis qui résident du côté de la Cumbre et qui seraient très heureux de venir jusqu’ici découvrir un nouveau golf.

Raùl fait un signe pour interrompre le tournage. Il demande à Carlos de se tourner plus nettement vers Helena et de se faire plus cajoleur. Il en profite pour solliciter Camille de la tête et s’assurer que tout va bien.

Ils recommencent le dialogue sur le Golf. Edgardo reste impassible. D’après le script, son personnage Carlos est calme et déterminé, conscient du risque, d’être dans la gueule du loup, un peu inquiet d’avoir entraîné dans cette aventure la femme à qui il tient plus qu’à tout. Il lutte contre une transpiration sur le front qui pourrait le trahir. Il s’oxygène les émotions.

Le menu somptueux, à une date où les Européens vivent dans la pénurie. Mayonnaise de volailles élevées sur place, vitel toné, matambre, empanadas, salades diverses. Les serveurs s’agitent pour servir les plats. Herr Tubazo avec son accent allemand persistant présente un Saint Julien, grand vin de Bordeaux sélectionné parmi les meilleures bouteilles de sa cave et en clin d’œil à la France des Lasalle. « J’aime beaucoup cette alliance de Cabernet Sauvignon, de Cabernet Franc, de Merlot et de Petit verdot. On sent le fruit dans toute sa puissance. C’est un des symboles de l’Europe à laquelle nous croyons. Et je suis heureux de vous le faire goûter sous le blason du Saint Empire Romain Germanique qu’il désigne en levant son verre pour nous projeter dans une nouvelle Amérique qui reprenne le meilleur de toutes nos nations."

L’asado est somptueux et donne faim à tous ceux qui assistent au repas des six convives. Riz de veau, bife de chorizo. On sert aux femmes des petits morceaux bien cuits et à tous un vin de Mendoza, un Luigi Bosca de cépage Malbec Verdot à qui le soleil a donné la force nécessaire pour accompagner la viande à la texture si champêtre.

Un sorbet conclut le repas. Ensuite, les serveurs déposent sur la table une bouteille de Cognac et s’éclipsent conformément aux instructions de Herr Tubazo.

Le tournage est interrompu pour faire une pause avant de passer à la scène déterminante.

Pour la reprise, tout le monde est très concentré. Herr Tubazo se lance dans un long préambule sur la situation difficile que traverse le troisième Reich.

- Les troupes allemandes ont beaucoup de mal à contenir l’avancée des forces alliées depuis le débarquement en Normandie et la percée du front russe. Mais de grandes choses sont encore possibles comme l’a montré la magnifique bataille des Ardennes. Surtout, le führer souhaite que l’Allemagne dispose d’une plate-forme expérimentale et sûre dans le Nouveau Monde. Tous les rapports qui lui ont été remis lui ont confirmé que l’Argentine pouvait jouer ce rôle. La déclaration de guerre tardive imposée par les américains ne doit pas faire changer ces plans. Elle est assez formelle et le gouvernement allemand dispose de sérieux appuis à Buenos Aires et dans l’armée argentine.

Les Lasalle se lancent à leur tour dans une diatribe. Carlos écoute sans intervenir.

- Si le processus brillamment lancé pour créer une Europe forte et libérée de tous les parasites est momentanément interrompu, il est très important de le poursuivre ici. Nos ancêtres sont venus pour créer une nouvelle société qui ne soit pas bridée par les illusions démocratiques. Nous admirons beaucoup la manière allemande de diriger le peuple en sachant créer un enthousiasme massif, sans dépendre de ses caprices, dit Monsieur et Madame :

- Il faut protéger la civilisation de la barbarie et tous ces pays métissés comme les Etats-Unis représentent un danger pour nos valeurs chrétiennes.

Carlos entre en piste, il doit justifier son choix germanique plutôt qu’anglo-saxon. Camille ressert le plan sur le visage qui se fait dur.

- Les Anglais et les Américains ont toujours vu d’un mauvais œil la création d’une industrie nationale argentine. Nous sommes un certain nombre à penser que la victoire des Etats-Unis ne nous facilitera pas l’ouverture des marchés internationaux.

- La fabrication de vos avions est la preuve de l’excellence technologique existante dans ce pays. Je suis persuadé qu’il y a un potentiel énorme de développement si on a les bons partenaires. Il faudra qu’on reparle de vos éventuels besoins en machines outils. Mais je voulais que nous évoquions votre piste d’atterrissage. Elle peut accueillir des avions de quelle capacité ? Demande Herr Tubazo.

- Nous avons prévu les installations pour des avions d’une trentaine de places.

- Parfait. Cela m’intéresse beaucoup pour proposer à des bons clients la possibilité de venir en avion et de se poser très près de l’hôtel. Et puis, c’est plus discret qu’un aéroport public. Cela nous convient tout à fait pour des hôtes de prestige qui pourraient se rencontrer ici sans témoins gênants. On peut compter sur votre cousin et sur le personnel ?

- Oui, nous les payons bien et ils savent qu’ils ont un emploi dans lequel il faut être discret. Nos clients aiment bien l’incognito.

- Nous allons bien nous entendre, je crois. Je vous propose de trinquer à la victoire de l’Allemagne et au succès de nos entreprises avec un Dom Perignon que j’ai fait venir de France !

Herr Tubazo actionne une sonnette à deux reprises pour appeler les serveurs qui arrivent en apportant la précieuse bouteille et les coupes qui sont promptement remplies.

Carlos et Helena s’associent à cette célébration. Ils sont ravis que le maître du lieu ait ouvert la porte à une collaboration avec eux. Ils se regardent en souriant. Ils manifestent leur plaisir de boire ce Champagne prestigieux qu’ils découvrent pour la première fois.

Raùl hurle un joyeux : « Coupez, C’est très bien !» Il s’esclaffe et demande « Vous n’avez pas fait de plans trop rapprochés du Champagne ? » « Ne t’inquiète pas, on ne verra pas l’étiquette, mai seulement le bouchon sauter et une belle couleur ambrée avec des bulles dans les verres », lui répond l’opérateur. Un regard échangé avec Dito et l’affaire est entendue. Ils n’abusent pas des prises. « Et toi, mi amor, satisfaite ? Tu nous l’as bien scruté le Carlos ? » « J’ai saisi jusqu’au frémissement de ses paupières » Répond Camille. Alors tu as droit à un verre de Chandon argentino, tu me diras ce que tu en penses » Il sert le dernier verre pour Camille avec un grand clin d’œil. « Honneur à notre parisienne. » et il entonne « cantando al sol como la cigarra » « Et maintenant tous à l’Asado, c’est Herr Tubazo qui régale. » Raùl adore faire le chef de bande et il meurt de faim.

Dans le patio, des tables ont été dressées et les habitants de Mar Verde se retrouvent loin de l’enclave nazie. Raùl est infatigable. Il veille à ce que chacun soit servi avec les morceaux de viande qu’il aime, Camille comme les autres.

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