À l’ombre d’un jacaranda en fleurs, Camille, rendue à elle-même, attend. Au loin, la multitude défile devant la gare de Retiro.
Capharnaüm de vendeurs à la sauvette, de travailleurs qui enchaînent des petits boulots d’une extrémité à l’autre de la mégapole porteña, d’habitants de la Villa 31,de cadres arrivant de leurs banlieues chics. Choripans(1), empanadas (2), chaussures, sacs, journaux, lunettes de soleil,
drogue, filles, tickets de métro, tout est à vendre.
La fatigue et la mondialisation ne sont pas venues à bout des regards échangés. À distance, Camille n’entend pas les piropos (compliments de drague), mais elle remarque les têtes dressées et les mouvements de nuque pour suivre les silhouettes croisées.

Sur son terrain gazonné, à l’écart du brouhaha, les sons lui arrivent atténués. Bus plus ou moins rafistolés, limousines glissant sur le bitume, camionnettes défoncées, pullmans sortant du terminal pour gagner des provinces éloignées, beaucoup de moteurs explosent leurs décibels.
Le vent du Rio de la Plata brasse le feuillage et les fleurs du jacaranda qui repeignent en bleu les rares défaillances azuréennes du ciel de la capitale argentine. Elle aime cet espace d’observation entre le Rio de la Plata et le centreville. Mini pampa apparue sans qu’elle ait eut besoin de gratter le décor. Lieu de rendez-vous avec Hippie choisi pour échapper au formalisme des cafés et à celui des militants réunis à l’hôtel Bauen pour le forum des entreprises
récupérées.

Hier soir, Christophe Normier, le brillant attaché culturel de l’Ambassade de France avait encore une fois essayé d’infléchir son projet de documentaire. Camille y repense : « Il est incroyable. Je rêve ! Ce n’est pas parce qu’on a été proche sur les bancs de Sciences Po, qu’on a été ensemble quelques mois et que je lui ai parfois donné raison qu’il peut se mêler de ça ». Désir d’interférence pour prolonger nos études, là où il est question d’images.

Que fait-il ici ? Aventurier progressiste, entrepreneur du Nouveau Monde pour entraîner l’Autre ! Il joue les intrigants depuis son bureau de la calle Basavilbaso. Quand ils étaient étudiants, elle avait été séduite par ses discours – il tenait tête aux professeurs, en prônant un écologisme
libéral – et par sa gueule à la Gérard Philippe. Mais son opportunisme et son côté rebelle de façade l’avaient vite agacée. Après leur séparation, plus de nouvelles sinon celles parvenues par leur cercle d’amis communs qui lui avaient appris sa nomination à Buenos Aires. Elle regrettait presque de l’avoir contacté. Rapprochement de circonstances.

Un homme en costume, chemise blanche et cravate sombre achète le journal La Nación au kiosque avant de rejoindre son bureau. Un employé, classe moyenne. Dans les pays dit démocratiques où le pouvoir politique se gagne par des élections qui font basculer les majorités,
quand des militants décidés à changer la donne perturbent la mécanique, cette classe moyenne se résigne à la guerre sale des militaires tortionnaires qui éliminent les rebelles. Elle ne se met en colère que si on touche à ses économies. Elle est alors capable de renverser des gouvernements élus. L’employé suit du regard celui qui traverse la gigantesque artère striée par des rails abandonnés, à contre-courant de ceux qui vont et viennent vers les gares et pense : « Encore un cabecita negra (3) venu de je ne sais où. Aucun respect pour la circulation !

Sûrement un piquetero (4) qui n’hésite pas à bloquer nos routes. Pour Pâques, on a du faire un détour pour aller à Cordoba, on a perdu au moins deux heures ! » Hippie rejoint Camille.
Il marche tranquillement, porté par sa communauté. Ce n’est pas un passant ordinaire. Elle reconnaît l’homme qui racontait l’histoire des luttes à Coronel Saavedra dans la vidéo qu’on lui avait prêtée. Camille lui fait signe.

Hippie esquisse un sourire dans la partie basse du visage, le haut reste impassible. Il ne sait pas encore à qui il a affaire. Travailleur bien campé, avec des airs du boxeur Monzon et du footballeur Maradona. Visage massif et régulier. Son surnom en décalage avec ses cheveux courts fait penser à un goût d’indépendance et de changement.

« Hola, qué tal ? ». Ils s’assoient. Camille lui parle de son film. Hippie sort un thermos. Il prépare un maté. Il aspire une première lampée pour vérifier que l’herbe a bien infusé, puis il tend à Camille la calebasse avec la pipette fichée dans l’herbe verte. Yeux noirs fixant cette drôle de fille d’une trentaine d’années – elle est née le 24 mars 1976, le jour du coup d’État de la junte militaire, Videla, Massera et Agosti – venue de France, ce pays qui s’était toujours intéressé de près à la terre argentine, peut-être parce qu’elle lui avait échappé, au moment de la conquête de l’Ouest. Camille parait décidée.

Elle soutient le regard de Hippie. Un visage ovale avec des joues rebondies, des cheveux courts soigneusement négligés avec une vague dans le cou et une mèche plus longue à l’avant, un jeans moulant, un foulard noir à triple tour, deux bagues fantaisies aux doigts affichent un désir de séduire, sans qu’on l’on puisse savoir s’il s’adresse plutôt aux hommes ou aux femmes.

1. Sandwich argentin contenant une saucisse grillée chaude.
2. Petit chausson farci de viande, d’oeufs, de pommes de terre ou d’autres ingrédients suivant les coutumes locales.

3. Expression employée par les classes moyennes et supérieuresde Buenos Aires pour qualifier les métis des classes ouvrières. (littéralement, petite tête noire)

4. Terme désignant un manifestant qui bloque une route (vient du français « piquet »).

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